L’énigme du rouleau Césaire

Imaginons…

      « Au printemps de l’année 1911, un paysan qui travaillait au creusement des fossés en lisière du Bois d’Anon, près de Vézelise (France), mit à jour des vestiges de fondation massive et une cavité à moitié enfouie sous les décombres. L’histoire aurait pu en rester là s’il n’avait averti les autorités locales de cette découverte fortuite. Augustin Cox, professeur d’histoire médiévale et membre de la Société archéologique de Lorraine, est dépêché sur place et se livre à un premier examen sommaire.

Le bois d’Anon

      Il lui faudra néanmoins attendre l’année suivante pour effectuer les premières fouilles et déblais, et découvrir, sous 4,50 mètres de déblais, une cavité longue de 7 mètres et large de 5. Au centre de cet espace qui s’avèrera être le soubassement d’une ancienne crypte, il dégage deux dalles plates sous lesquelles sera mis à jour un squelette humain. L’étude des restes attestera d’une sépulture faite à la hâte, mais un événement non moins important sera la découverte près de  la tombe d’un reliquaire de bronze et d’étain, hermétiquement clos, qui contient de longs fragments d’un parchemin. Les spéculations sur la nature et l’origine de ce document allaient faire couler beaucoup d’encre. Elles sont attestées par les chroniques des années 1911 et suivantes publiées dans les bulletins et revues des sociétés savantes.
 eglise_saint_cesaire      Le même Augustin Cox avait conduit trois ans plus tôt les travaux de restauration du clocher de l’église romane de Paray-Saint-Césaire, gardant à l’esprit l’hypothèse à cet endroit même, ou à proximité, d’un monastère beaucoup plus ancien attesté par les rares chroniques du Haut Moyen-Age parvenues jusqu’à nous. Ses fouilles sous l’église restèrent vaines. Toutefois, celles entreprises sous le bois d’Anon tout proche, qui allaient mettre à jour ce mystérieux parchemin, lui ouvraient une piste prometteuse. Jusqu’à ce jour, nul vestige connu ne  présageait les restes de cet édifice. Ce sont précisément de tels indices que Cox cherchait assidûment, se basant sur les quelques sources connues : Le livre de confraternité de Reichenau (Allemagne) mentionne dans le Saintois l’existence florissante d’une telle abbaye au VIIIsiècle, édictée selon la règle de Saint-Césaire.  Sa trace se retrouve dans la chronique de Charles le Chauve, roi de Lotharingie. Ce fait est d’autant plus précieux qu’il ne s’agirait pas, en l’occurrence, d’une des nombreuses traces d’une présence attestée du monachisme celtique ou bénédictin qui allait recouvrir la Lorraine dès le VIIe siècle, mais d’un ordre monastique « dissident » qui n’allait pas perdurer. Saint-Césaire (470-563) était alors moine et évêque gaulois influent qui normalisera les rapports entre l’Eglise et les royaumes barbares. Une étape préliminaire a été la restauration longue et minutieuse du document, avant que les spécialistes se penchent sur son examen approfondi : de quelle époque date-t-il ? Est-il en relation directe avec la doctrine de Saint-Césaire et ce mystérieux abbaye ? Quel serait son lien avec les restes humains découverts à proximité ? Le présent article, dans sa brièveté, n’a bien entendu pas d’autre ambition que d’apporter quelques éclairages…

Haut : Eglise de Paray Saint-Césaire (Meurthe et Moselle).
Ci-dessus : rouleau Césaire (détail fragment 1, 18×15 cm).

      D’emblée, un motif (fragment 1) intrigue à la bordure gauche du rouleau : telle une figure tutélaire et archaïque, un personnage debout et de profil semble adresser un signe de la main en direction des éléments scripturaux et graphiques qui prolongent le document. Quel lien faut-il faire entre cette image primordiale et ce qui suit ? Une étude comparative et analogique du document s’impose avec les sources iconographiques carolingiennes et du haut Moyen Âge parvenues jusqu’à nous grâce à de rares codex ou rouleaux parfaitement identifiés.

Le thème biblique du Jugement dernier est récurrent dans la doctrine de Saint-Césaire, et nous le retrouvons dans plusieurs miniatures  du Rouleau. Nous pouvons les rapprocher d’un des fragments du sacramentaire de Metz (BNF-Paris),  orné pleine page, qui fut commandé en 869 par Charles le Chauve, mais aussi d’enluminures conservées dans les abbayes Saint-Airy et Saint-Vanne (Verdun, France). Ce sont là les arguments les plus solides qui permettraient d’authentifier le rouleau Saint-Césaire. Toutefois, c’est le Beatus de Morgan (vers 940), manuscrit espagnol tiré du commentaire de l’Apocalypse (conservé à la Pierpont Morgan Library de New-York) qui nous offre les rapprochements iconographiques et théologiques les plus intéressants. En témoigne (fragment 2) la bande horizontale des personnages qui figurent « ceux qui ont été jugés, condamnés et réunis » (…)  Je vis alors un grand trône blanc et Celui qui siégeait dessus… Je vis aussi les morts, grands et petits, debout devant le trône. » (Apocalypse XX, 11-15).

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Rouleau Césaire (détail fragment 2, 23×23 cm).

      L’iconographie alchimique est une seconde piste d’interprétation essentielle. Nous faisions référence plus haut au Beatus de Morgan, d’origine espagnole, et n’oublions pas que l’Espagne fut une voie essentielle de pénétration de l’alchimie arabe en Occident. Si l’origine arabe de l’alchimie semble attestée par des traités dès le VIIIe siècle, il n’est pas déplacé de  penser que des traducteurs  chrétiens aient pu véhiculer les connaissances au Xe siècle. A l’examen du fragment (3), comment ne pas tenter un rapprochement avec l’imagerie de l’alchimiste opératif ?  Dans son laboratoire, il dispose de fourneaux, de vases et cornues aux formes complexes destinées aux expérimentations :  «  il s’agit de commencer par construire un fourneau qui ressemble à une mine (…) qui concentre la chaleur de manière continue… » cf Roger Bacon in Theatrum chimicum.

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Rouleau Césaire (détails fragments 3 et 4, 22×50 cm).
Ci-dessous : Aurora Consurgens (vers 1420) (Zûrich Zentralbibliothek)

Nombre de représentations allégoriques parsèment les obscurs grimoires dont la compréhension échappe  à notre logique. Si le sens secret de leurs figures est définitivement perdu, de nombreux motifs codés ont perduré de manuscrit à manuscrit. Considérons par exemple ce plan horizontal en forme de table parsemé de boules noires (fragment 4) : ce même motif est également visible sur l’une des miniatures d’Aurora Consurgens qui est un traité écrit postérieurement (vers 1420) en latin médiéval et autrefois attribué à Thomas d’Aquin. On y voit une femme assise alignant des pépites sur une table, face à une autre femme tenant en laisse un corbeau de la main gauche et une balance de la main droite. De même apparaît-il plus tardivement encore dans un ouvrage de Denis Molinier, Alchimie de Flamel (vers 1772), consacré à la pratique du Grand Art…

Les images du Rouleau le placeraient donc à l’aube de l’iconographie hermétique, et préfigureraient les représentations splendides sur parchemin et vélin des siècles postérieurs, balisant les étapes vers une réalisation matérielle et spirituelle du Grand Œuvre alchimique ? Deux autres motifs le laissent à penser. D’abord celui d’un cheval mort renversé qui apparaît au centre d’une image sombre et peu lisible, dont la panse est un des symboles philosophiques de la putréfaction (fragment 5). Au terme d’innombrables manipulations, la matière n’est pas encore purifiée, et la transmutation qui est la phase ultime de pureté physique et mentale aboutira enfin à la découverte de la pierre philosophale représentée par l’union parfaite du Roi et de la Reine, lisible en image voisine (fragment 6).
Ainsi dans le corpus de ce rouleau Césaire, l’hermétisme alchimique côtoie le discours théologique, ce qui constituerait un fait singulier dans la mesure où la pratique alchimique a été sévèrement condamnée par l’Eglise… A défaut d’une expertise approfondie du précieux document qui ne fut jamais entreprise, ou d’une nouvelle campagne de fouille sur les lieux de sa découverte, aucune interprétation ne peut être à ce jour validée. Et pour l’heure, certains motifs gardent encore tout leur mystère, à l’exemple de ces fragments 7, 8 ou 9 (voir ci-dessous).

 

 

Ci-dessus : Rouleau Césaire (détails fragments 5 et 6, 5×2 cm) et  (détails fragments 7 à 9, 20×40 cm).

      Il est seulement  permis d’avancer l’hypothèse d’une datation du rouleau : celle de la lointaine Renaissance carolingienne. Si tel était le cas, la découverte de cette inestimable pièce archéologique dans le sol du bois d’Anon raviverait l’hypothèse historique d’une puissante institution monastique  et spirituelle, jadis en ces lieux…
Mais quelques jours après la dernière campagne de fouilles  entreprise par le persévérant Augustin Cox éclatait la première guerre mondiale. Depuis lors, le site ne fut plus jamais visité  par les archéologues. »

 Ce récit fictif de la découverte d’un manuscrit obscur et très ancien est la trame d’un texte que j’ai écrit en 2001. Il servait d’alibi à un travail graphique et poétique interrogeant la notion de vrai et de faux d’une image.
Le « pseudo » rouleau Césaire se présente sous la forme d’une bande que j’ai gravée sur papier oriental, à exemplaire unique (eau-forte, aquatinte et collage)  et d’une longueur de dix neuf mètres répartie en neuf fragments. Il est effectivement inspiré d’imagerie réelle ancienne ou alchimique. Cet ensemble gravé a fait l’objet de plusieurs expositions. Texte et reproductions ont été réunis dans un livret publié aux Editions La Dragonne – Nancy (2001). Le texte de ce présent article s’en inspire
.

D’autres commentaires et images concernant l’énigme du Rouleau Césaire sont  consultables sur ce site.



 

Alméry Lobel-Riche, images du Maroc (2)

      je suis charlie

      Dans une précédente chronique, Eros intime, je partageais ma découverte du peintre-graveur et illustrateur Alméry Lobel-Riche (1880-1950), très apprécié des bibliophiles pour ses multiples collaborations avec les grands auteurs poètes et écrivains. Il était alors question d’un recueil de 30 gravures érotiques publiées en 1937 sous le titre Arabesques intimes. Sept ans auparavant, un ensemble de 36 gravures à l’eau-forte originales tirées sur les presses du maître imprimeur Robert Coulouma à Argenteuil, accompagnait le texte d’André Chevrillon, de l’Académie française, sous le titre Un crépuscule d’Islam.

Ce livre avait déjà été publié en 1923 chez Hachette. Il avait été écrit en 1905 lors du séjour de l’écrivain à Fès. Mais l’ouvrage faisait alors 315 pages. Ce n’est qu’un extrait qui a été repris pour l’édition illustrée. Et ce que l’auteur décrit, c’est sa perception de la situation des habitants de la ville lors de la crise qui a précédé le protectorat. Le livre est déjà anachronique en 1923. Et c’est un livre d’histoire en 1930.

J’ai pu consulter et admirer cet ouvrage Un crépuscule d’Islam chez un ami collectionneur qui en possède un exemplaire imprimé sur vélin d’Arches.

 crepuscule1Alméry LOBEL-RICHE, Labour.
eau-forte sur cuivre- Crépuscule d’Islam (1930).

      La biographie du peintre-graveur (*) permet de reconstituer la genèse des illustrations de cet ouvrage. Lobel-Riche avait été incorporé en 1914 comme lieutenant dans l’Armée d’Orient. Mais après avoir été atteint du typhus, il passe les six derniers mois de la Grande Guerre au Maroc aux côtés du maréchal Lyautey. Il rapportera de ce séjour au Maroc, sous protectorat français depuis six ans, nombre de dessins et gravures qui serviront plus tard à illustrer Crépuscule d’Islam. Tous ces dessins ont été réalisés d’après nature sans perturbations fantasmatiques même si le cadrage choisi par le graveur élimine les éléments déjà présents de ce qui sera perçu comme modernité.

Montrer ainsi une charrue tirée par deux hommes (ci-dessus), c’est choisir une scène exceptionnelle. Normalement, la charrue est tirée, même en 1905, par un camélidé associé à un équidé. Mais la scène montrée, imposée par la dureté du temps (la crise de Tanger de 1905), a existé. Toutefois cette image est d’autant plus curieuse que le texte situé juste sous l’image décrit un repas chez un notable marocain utilisant pour faire plaisir à ses invités chaises, couteaux et fourchettes dont l’usage ne se diffusera au Maroc qu’au XXe siècle.

      Le texte d’André Chevrillon, écrit en 1905, brosse le tableau d’une société en pleine crise morale. Écrivain et grand voyageur (notamment en Afrique du Nord), Chevrillon, marqué par l’idéologie de son temps, note ce qu’il pense percevoir, ce qui fera écrire à François Mauriac (**) : « le monde qu’André Chevrillon avait décrit dans ses livres ne ressemblait plus à l’image qu’il en avait donnée. Il était l’historien et le témoin d’un empire qui se défaisait sous ses yeux. Les cartes qui avaient servi à ce voyageur n’eussent plus servi à personne ». Et c’est ce texte, très ancien, marqué par l’imaginaire, que vont accompagner des images anciennes et sans rapport direct avec le texte pour donner lieu à un livre présent en 1930. On est ainsi en face d’une double ellipse temporelle : 1905-1923-1930 sans rigoureusement aucun lien entre ces dates. Ceci est d’autant plus intéressant que ces images ne résument jamais le texte, ne l’éclairent d’aucune façon et ne donnent surtout pas envie de le lire, se suffisant à elles-mêmes. On est en face d’un double monologue sans dialogue possible, mais le lecteur de 1930 peut croire en ce dialogue et surtout avoir l’illusion qu’il se poursuit jusqu’à son temps. Alors que tout ici, dans cette construction surréaliste qui ne s’avoue pas en tant que telle, n’est que mise en abyme.

crepuscule islam2Alméry LOBEL-RICHE, Cinq figures de ruraux musulmans et un juif.
eau-forte sur cuivre- 
Crépuscule d’Islam (1930).

      Le colophon de l’ouvrage Crépuscule d’Islam mentionne un tirage total de 315 exemplaires. Il est daté de 1930. L’ouvrage comporte deux sortes de gravures, celles qui sont insérées dans le texte et des gravures originales qui existent à part, en dehors du texte. Celles-ci sont tirées de façons diverses avec souvent des ajouts progressifs dans le dessin. Outre cette option de distinguer ces gravures de l’impression des planches et du texte sur japon ancien, japon impérial ou vélin d’Arches, Lobel-Riche est fidèle à sa manière d’enrichir parfois certaines planches de vignettes, qu’il appelle aussi ses « remarques ».

      Ainsi il inséra dans son recueil la planche entière constituée des six portraits délimités par un trait de coupe (voir ci-dessus) avant de fractionner sa plaque de cuivre et tirer en remarques certains portraits isolés. Il est fort probable que ces remarques sont la part la plus spontanée de son travail graphique sur le motif, jetant en quelques traits de pointe sur la plaque l’esquisse d’un motif qu’il pourra au besoin compléter à l’atelier dans des compositions plus élaborées. C’est en soi une variante de l’épreuve dite de remarque dont les marges et les blancs comportent des croquis qui, en principe  chez les graveurs, étaient effacés avant l’épreuve définitive.

 crepuscule islam3Alméry LOBEL-RICHE, La clepsydre de la méderna Bou Inaniyya avec ses bols de cuivre.
eau-forte avec remarques sur cuivre- Crépuscule d’Islam (1930).

crepuscule islam4

      Cette gravure de porteur d’eau légendée Fès 1918 témoigne d’un beau velouté de noir d’aquatinte visible aussi dans beaucoup de gravures du recueil Arabesques intimes.

Dans ses scènes de rue, paysages et portraits rapportés de la ville de Fès et de sa région proche, le regard de Lobel-Riche est loin de l’orientalisme fantasmé propre à beaucoup d’artistes composant ce qui n’est pas un courant pictural.
C’est au contraire un réalisme presque photographique que nous lèguent ces images, avec un souci du détail qui porte aujourd’hui témoignage d’un monde marocain qui n’existe plus et appartient à l’Histoire.

 

 

 

 

Alméry LOBEL-RICHE
Un porteur d’eau et cinq têtes de personnages.

eau-forte sur cuivre- Crépuscule d’Islam (1930).

 

 

crepuscule islam5Alméry LOBEL-RICHE, Un guerrab ou porteur d’eau avec sa clochette pour appeler les éventuels clients.
eau-forte sur cuivre- Crépuscule d’Islam (1930).

 crepuscule islam6Alméry LOBEL-RICHE, Deux femmes de la société bourgeoise de Fès.
On voit, en dessous, une « remarque » montrant une cohorte de mendiants guidés par un homme clairvoyant.
eau-forte sur cuivre- Crépuscule d’Islam (1930).

(*) Je remercie en particulier Hugues Brivet, Alain Tixierpour leur précieuse notice.
(**) « Bloc notes », François Mauriac.

 

 

 

14-18 : une chronique ordinaire en Anjou (partie 2)

suite…

    Augustine est accaparée par les travaux agricoles dont elle tient informé Joseph quotidiennement :  Mon bien cher ami tu m’avais dit que j’avais bien réussi mon trèfle. Mais non, je n’y suis pas… car il me fait beaucoup d’embarras. Hier dimanche je l’avais mis en fourcherée, encore heureux qu’il n’avait pas tombé d’eau car les fourcherées étaient toutes défaites et il faisait tellement de vent que nous ne pouvions pas les faire tenir, et il se prépare une nuitée d’eau (01/06/1915)
…. J’ai vendu ma taure (génisse) hier et je l’ai livrée hier soir. Je la vends 560 francs et elle est à son temps le 18; Il était temps de la vendre mon cher Joseph. Je pense que cela t’ennuie car je sais que tu voulais la garder mais moi je ne fais pas comme je veux (17/06)…
…. Je n’ai pas bien du temps à perdre car aujourd’hui dimanche il fait beau temps, je vais allé chercher une charretée de foin dans le pré des Faiguées ce soir car demain lundi, s’il fait beau, je vais faire ma barge. Maurice E. va m’aider. Il est là pour 15 jours, il n’y en a pas beaucoup qui se sont rendu pour 15 jours ; Dire que vous, ce n’est pas possible de vous voir… Oui c’est dur, depuis bientôt 11 mois que l’on ne s’est pas vu . Quand, mon cher ami, aurons-nous le bonheur de se revoir ?
 (20/06).

…. Ce matin j’ai été dans le champ de l’Arche, j’ai vu toute la récolte qui aurait bien besoin de moi. Et dire que je ne peux pas avancer, mon bien cher ami (…) comment veux-tu que je puisse y arriver, mes pois ont poussé un peu mais le (bauyer) pousse bien aussi, je t’assure il y a de beaux pommiers et en même temps de belles pommes, mais pour la vigne il ne faut pas y compter car il n’y a rien du tout. Je finis de couper mon blé et mon avoine mais ce n’est encore pas enjavelé car il tombe de l’eau tous les jours (27/07)…
…. J’ai payé le marais. Tu m’avais dit qu’il y en avait pour 65 francs, j’en ai payé pour 82 francs. J’ai aussi payé le lisier pour 30 francs. Je ne me rappelle pas si je te l’avais dit car je ne me rappelle de rien, il y a bien à perdre la tête de voir de pareilles choses mon bien cher Joseph. Je te parle de ton marais, tu penses bien que je ne vais pas en acheter cette année car il faudrait encore que je m’occupe de cela Je ne le peux pas. Si on a trop de vaches on en vendra une
 (30/06).

chien

Augustine utilise fréquemment des cartes de propagande de ce type. Elle les rédige souvent
aussi depuis la gare de Longué, d’où elle les poste. Le train sert de « colonne vertébrale »
entre les différents villages. C’est de là que partent aussi les soldats. La plupart de ces lignes
sont aujourd’hui désaffectées.

HenriHenri (au premier plan au centre), avril 1915 (coll. part.).

    Augustine se lamente de la rareté des permissions de son mari. Son cousin Henri la rassure en lui écrivant « tu me dis que tu as été quelques jours sans recevoir de nouvelles de ton mari, mais les lettres vont très mal en ce moment...(carte du13/04 ci-dessus).  Nous savons qu’elle répond à quelques cartes de Joseph, mais qui sont introuvables. De fait, il n’existe aucune information de sa part sur sa localisation (il n’avait pas le droit de signaler sa position dans le courrier). Il arrive aussi qu’il n’écrive pas lui-même mais fasse écrire à Augustine par le biais d’un camarade soldat disponible dans sa section : une entraide entre compagnons d’infortune qui semblait répandue, tant le lien continu avec les proches était vital et source de réconfort mutuel. De même, à l’inverse, était précieuse la même entraide dans le village.
Par exemple, la carte de Joséphine qui écrit à Joseph (07/07) : deux mots pour te dire qu’Augustine est en train de faire la barge de foin, elle me dit de t’envoyer une carte car elle n’a point le temps d’écrire en ce moment car le temps n’est pas sûr. Il ne faut pas que tu t’inquiètes que ce soit moi qui t’écrive, car Augustine n’est pas malade…

    Nous avons par contre une carte d’Augustine envoyée à Joseph en décembre 1916, à l’adresse du 270e  train régimentaire, secteur 74. Nous le savons au 70e territorial en décembre 1915. Ce serait conforme à la logique (si logique il y a) dans la mesure où les régiments de réserve se rattachaient aux régiments d’active dont ils reprenaient la numérotation augmentée de 200 (cf site très documenté www.chtimiste.com). Je remercie les contributeurs de m’avoir informé de ce qu’était un train régimentaire : il approvisionnait en vivres et matériels les besoins journaliers des troupes combattantes (vivres, cuisines roulantes, chevaux, caissons en munitions…). Il suivait le mouvement des troupes au plus près des zones de front, mais pouvait aussi être maintenu en arrière. Beaucoup de réservistes y étaient affectés. Il est donc permis de supposer que Joseph était présent sur les fronts de la Somme ou de Meuse, et à la bataille de Verdun. Qu’il aurait pu envoyer, par exemple, la carte postale ci-dessous à Augustine.

canonFront de Somme (coll.part.). 

… Mes nouvelles sont bonnes pour le moment, écrit-elle (27/07), et j’espère que ma carte te trouve de même. Je t’écris aussi pour te dire que jce matin, j’ai été dans le champ de l’Arche et j’ai vu toute la récolte qui aurait bien besoin de moi. Et dire que je ne peux pas avancer, mon bien cher ami, quand je suis prête à faire quelque chose, il me (faudrait avoir un mois), mais comment veux-tu que je puisse y arriver… Mes pois ont pousser un peu, mais le (bauyer) pousse bien aussi. Je t’assure, il y a de beaux pommiers et en même temps de belles pommes, mais pour la vigne, il ne faut pas y compter car il n’y a rien du tout. Je finis de couper mon blé et mon avoine, mais ce n’est pas encore (enjavelé) car il tombe de l’eau tous les jours…

hommageRecto de 2 cartes envoyées par Augustine (juin et février 1915) (coll. Part).

… Je t’ai écrit une lettre hier où je parlais de notre vache. Il devait venir un Marchand, il est venu hier soir (…) Moi je lui ai fait cher un peu à 650 francs et je n’ai rien ôté, et lui m’en a dit tout de suite 580, et avant de repartir m’en a dit 600; tu penses bien que cela m’a rendu bien en peine mais comme tu m’as dit que tu la verrais, peut être que j’ai mal travaillé !  Je ne sais pas s’il sera encore temps mais je te prie de me répondre de suite, puisque Maître C. l’a vue et va pouvoir te renseigner (01/09).

… Hier j’étais au marais et je m’ennuyais beaucoup pour voir si j’avais de tes nouvelles (…)  j’y repars aujourd’hui, toutes les 3 avec les deux filles faire nos deux charretées (02/09).
… Je m’attendais à avoir de tes nouvelles aujourd’hui mais je n’ai rien reçu. Je me demande si tu as besoin de quelque chose, dis-moi le, je te l’enverrai avec plaisir mon cher Joseph, aujourd’hui jeudi je compte aller au Braixe acheter du marais, ça va dépendre du prix, je te le récrirai. Je te prie de me dire si tu as beaucoup de furoncles et si tu souffres beaucoup et tu me diras aussi si tu es en danger (09/09).

    L’angoisse affleure plus dans les propos d’Augustine. Joseph écrit plus rarement encore. La période correspond à la nouvelle offensive française et britannique en Champagne et en Artois qui se soldera par un échec sanglant en octobre (138.000 morts et blessés côté alliés).
Augustine est très triste car Joseph lui annonce qu’il  repart à la compagnie : « en recevant ta carte, je ne crois pas avoir eu tant de chagrin depuis que tu es parti (14 septembre 1915).
… Je te prie de m’écrire bien souvent puisque tu me dis que tu te trouves avec un ancien camarade. Si tu as de bons camarades, ils ne refuseront pas de t’écrire quelques lignes pour moi pour me consoler car je t’assure que je m’ennuie beaucoup (21/09).
 … Je t’ai déjà écrit 5 fois à ta compagnie, et cette carte qui fait 6 fois, et moi mon bien cher Joseph, je n’ai jamais reçu de lettre de toi depuis celle datée du 2 et aussi je te promets que je trouve le temps bien long (13/10).

Les cartes de Joseph reprennent début octobre. Maître M., un voisin de son village est dans une compagnie voisine. Il souhaiterait le rejoindre :
… Je l’ai appris par Marie M. (…). Si tu veux les rejoindre, il en parlerai bien au capitaine, mais (…) c’est pas gagné (6 octobre, Augustine).
… Cette maudite guerre qui ne finit jamais encore… Mon bien cher petit tu as l’air étonné comme je te demande des nouvelles si souvent mais je t’assure qu’il ne faut pas que cela te déplaise car tu dois bien comprendre combien je suis ennuyée et lasse de tout cela. Assure-moi que toi, cher ami, tu es bien malheureux et que tu ne fais pas comme tu veux (…) fais donc pour le mieux mon petit chéri. Je vais te dire aussi que notre petit veau va un peu mieux. Allons mon plus cher ami, à une autre fois (28/11).
… Espérons que bientôt nous aurons le grand bonheur de voir finir cette triste et dure campagne et vous voir rentrés près de nous (…) cher ami il faut prendre courage et espérer que nous aurons bientôt la fin de cette triste vie-là (28/12, carte de vœux d’Augustine à Maître M.).

Le 29/12, Augustine écrit à Joseph qu’elle est chez Eugénie avec Joséphine et Henri, qui rajoute sur la même carte: cher frèr(o) je suis en permission pour 6 jours et je suis chez Eugénie tous trois avec ta famille. Mais j’aurais bien aimé y aller 8 jours plus tôt, on aurait pu boire un verre ensemble.

à suivre…

14-18 : une chronique ordinaire en Anjou (partie 3)

… suite

    Déjà 17 mois de conflit. L’envoi des vœux pour la nouvelle année 1916 est assorti pour tous, famille et amis, d’une même imploration : que cette guerre affreuse finisse !

    Ainsi les vœux d’Eugénie à sa sœur Augustine : ce serait bien à désirer que l’on se réunisse tous bientôt car depuis le temps que cela dure c’est décourageant de ne jamais voir la fin (01/01)…)
Augustine à Joseph : En même temps qu’à toi, j’envoie une carte à ton camarade qui écrit pour toi. Tu me dis mon cher Joseph que tu es à 7 ou 8 kms du régiment, tu serais bien aimable de me dire si le régiment est dans les tranchées. Tu m’as bien dit que tu changes  mais tu ne m’as pas dit si ton régiment retournait au front et en ce moment il y en a beaucoup qui sont au repos (…) Je termine en t’embrassant bien des mille fois mais malheureusement de bien loin. Espérons qu’un jour viendra où nous aurons le bonheur de s’embrasser de plus près (…)(30/01).

 les alliésCarte envoyée à Augustine pendant la bataille de la Somme (coll. Part).

    Les cartes postales sont très rares. Egarées sans doute. J’ai juste trouvé une carte de Maître M. à Augustine qui souhaîte sa fête, en quelques mots : j’aurais bien voulu être dans un patelin pour vous choisir une belle carte (…) mais vous savez dans nos tranchées nous avons de maigres choix…(25/08).
Une carte de sa sœur Ernestine M. : mon cher Henri est arrivé en permission mercredi jour de Toussaint. Je t’assure que cela m’a beaucoup surpris car je ne m’y attendais pas du tout. Et pourtant, il n’y a pas longtemps qu’il était rendu. Je n’avais pas de nouvelles depuis 8 jours, j’étais même bien inquiète. Comme il était à l’attaque de la Somme avec plusieurs de ses camarades blessés, je me demandais si j’aurai le bonheur de le revoir. Enfin c’est beau de les voir arriver, mais il faudrait que ce soit pour toujours, mais malheureusement on n’en voit jamais le bout. Mon pauvre Henri est reparti d’hier soir loin de le (vouloir) car il en a vu de rudes (20/11).

    En décembre 1916 je retrouve la trace d’affectation de Joseph au 270 de ligne, train régimentaire, secteur 74.
La carte d’anniversaire d’Augustine à Joseph est empreinte de tristesse: mon cher ami, qui donc aurait quelquefois pensé qu’à l’âge de 41 ans on nous aurait imposé un pareil passage. Dire que voilà 28 mois que nous passons éloignés de nos plus chers et vous voir, souvent au risque de votre pauvre vie. Enfin bien cher petit ami j’espère et je désire de tout mon cœur qu’à l’âge de tes 42 ans, nous aurons le grand bonheur d’être réunis pour y vivre encore de longues années (04/12).

    Et puis… Une pointe d’humour soudain, dans une correspondance d’Augustine à son mari. Elle est rare et la voici dans son entier : nous avons pourtant de grands ennuis et guère envie de dire de blagues mais quelquefois il le faut tout de même : hier soir mes chers amis Louis M, sa femme Marie et le petit Armand sont venus me trouver dans l’ouche. Presqu’aussitôt leur arrivée s’est amené un vol de perdrix, Louis les a approchées et (…) les a tirées en vol. Et nous voyons cette petite malheureuse descendre, et moi je n’avais encore jamais vu un pareil coup de si près. Louis en revenant près de nous m’a dit de (t’écrire) qu’il ne pense pas que tu en avais fait autant pendant ta permission. Tu vois comme ils sont aimables, ils me l’ont donnée pour toi et le soir même ils sont revenus veiller tous les trois et ça m’a fait grand plaisir et bien désennuyée car le temps est bien long. Et cette chère Marie m’a dit de ne pas oublier de te dire que son mari avait tiré un coup devant moi, un coup de fusil, ne pense pas autre chose… Allons mon bien cher petit ami, rigole un peu ainsi que ton cher camarade pour votre Noël car il me semble que vous êtes comme moi et que cela ne vous arrive pas souvent… Le lundi soir les oreilles auraient dû te sonner car nous avons beaucoup parlé de toi (21/12).

bebes

Le thème de l’enfant est fréquent sur les cartes, mais j’avoue que le message de celle-ci m’échappe !
Faudrait-il attendre que ces bébés deviennent soldats pour arracher enfin la victoire !

    A l’approche de 1917, à nouveau les vœux de bonne année, mais encore plus désenchantés de la part de nos poilus, dont l’espoir le plus fort est de survivre à cette sale guerre qui n’en finit pas : il y a encore des dures journées à passer, mais il faut espérer qu’on les passera comme cette année du mieux que l’on pourra puisqu’on ne peut nous en empêcher (…)(à sa sœur Augustine,carte d’Henri depuis Vousmitrey, secteur 164, le 27/12/1916).
… Puisque nous ne pouvons encore pas faire mieux pour les étrennes, je t’envoie encore cette petite carte pour répondre à ton aimable lettre que j’ai reçue hier (…). Je t’écris cette carte à 11 heures. Mon carré de litière vient d’arriver. Cette fois j’en ai pour 27 francs. Je crois qu’il y en aura bien gros à couper, ce qui m’ennuie (…)(Augustine, 29/12).
Augustine qui reçoit d’Aubigné les vœux de Françoise B. : Henri me dit qu’il a grand peur d’être changé d’affectation. Il a le regret de ne pas avoir d’enfants. Je voudrais, moi, avoir une demi-douzaine d’enfants pour avoir mon mari auprès de moi. Que je me fais d’ennui de ne pas avoir de gosse. Je sais que ça me désennuierait, ça fait une distraction (30/12)

  Dans les manuels d’histoire, l’année 1917 est décrite comme une année trouble. L’ensemble des troupes est en colère et en plein désarroi face aux terribles pertes des combats dont on ne voit pas l’issue. Les journaux relaient la lassitude et l’échec des gouvernements. L’impatience de la population civile s’accroît. Elle est touchée de plein fouet par les rigueurs de la guerre, fatiguée et exsangue. Un courrier trop rare de Joseph ne permet pas de percevoir une ambiance délétère au front. Mais les cartes de Joséphine traduisent bien ce climat de plus en plus dépressif : la surcharge de ses labeurs quotidiens, mais plus viscéralement encore la lassitude extrême dans l’attente du retour au pays de Joseph, ou même d’un simple mot sur une carte qui la persuade qu’il est toujours vivant…
… Que donc cela veut dire que je ne reçoive plus rien de toi ? Es-tu malade ou t’est-il arrivé malheur ? C’est-il triste d’être si loin de toi et de ne pouvoir voir ce qui se passe. Je vis dans une grande inquiétude. Mon bien cher ami, je te prie, fais moi écrire ou toi-même envoie-moi quelque chose si tu le peux, car que je suis malheureuse… Je n’ai rien reçu depuis ta lettre du 15 (Augustine, 23/01/1917),

…Que tu me fait d’ennui et de peine de ne pas me donner de tes nouvelles. Que cela veut-il dire : depuis 15 jours je n’ai rien reçu de toi (…) Plus tu vas, plus tu me laisses dans l’ennui. Mets toi donc à ma place si tu étais 15 jours sans recevoir de mes nouvelles, que je serais comme toi au danger, que penseras-tu de moi. Pourtant moi je te donne des miennes, toujours tous les 2 jours. Je ne te demande pourtant pas l’impossible, seulement que quelques lignes afin de savoir l’état de ta santé, mon petit ami (24/04).

… Moi je ne fais que travailler tous les jours alors on n’a pas seulement le temps d’écrire. Tu sais la même chose, tu as du travail par-dessus la tête et puis tu ne dois pas être bien forte (Henri à Augustine, 20/04).

Détresse qui n’empêche pas le bon mot quand Charles, autre frère d’Augustine lui envoie cette carte de 1er avril :  je m’empresse de venir t’offrir une petite friture pour le 1er avril, mais tout ce que je regrette est de ne pas pouvoir t’offrir la poêle pour les faire frire…

poisson d'avril

    Le soutien se manifeste par l’envoi de colis qu’Augustine envoie à Joseph en cantonnement à Mareuil en Champagne : comme je vais à Longué, je vais en profiter pour t’envoyer un colis de rillettes, et un aussi à ton cher camarade, et à chacun une petite femme pour vous distraire. Je ne sais pas si cela va vous faire plaisir, sans doute qu’il manque encore bien des choses, surtout la liberté pour être heureux. C’est toujours la misère que de ne rien voir pour prévoir la fin (18/05)… Si ton colis n’était pas rendu quand tu partiras, je te prie de dire à ton cher camarade qui écrit pour toi, de le manger car il le mérite bien. Hier en arrivant de faner, j’ai eu le plaisir de recevoir deux lettres de toi (19/06).
… Notre sœur va t’envoyer un colis depuis Baugé, mon petit ami, tu me diras si vous êtes aussi bien nourris comme vous l’étiez au Train régimentaire, et si vous êtes moins au danger, et soit bien aimable de me dire la vérité. Si tu es mal il ne faut pas me dire que tu es bien mon cher Joseph… (31/05).

AugustineRecto de carte d’Augustine, 04 juillet 1917. (coll. part.).

   Françoise B. apprend à Augustine le changement d’affectation d’Henri, qui ne verra donc plus Joseph : quel ennui de les voir séparés l’un de l’autre (…) où va se diriger mon mari ? Que j’ai grand peur qu’il soit mis dans les tranchées ! Quels tourments, ma chère amie, que je serais heureuse si la guerre était finie pour avoir nos maris auprès de nous ! (31/05)… Mon mari devait arriver dimanche matin mais il n’est pas (en)venu à la gare. Il a été changé de régiment au moment de partir. Vous pensez que l’on a de la peine. Sa venue va être peut-être retardée d’un mois. Que je m’ennuie, que je trouve le temps long ma chère amie (19/06).

à suivre …

 

14-18 : une chronique ordinaire en Anjou (partie 4)

suite et fin …

JumellesLe bourg de Jumelles, années 1910 (coll. part.)

    A la mi-juillet, Joseph arrive en permission à Jumelles pour quelques jours, puis repart en train. Il est difficile de le localiser sur le front, en l’absence d’indices écrits de sa main, ou d’adresse postale identifiée. Les archives militaires renseignent toutefois que le 270e Territorial a été dissous en juin 1917. La plupart intégrant le 71e. Ce qui permettrait de confirmer le secteur où Joseph fut présent dans les rangs du train régimentaire : la Somme et la Marne (avril/mai 1917), puis la Woëvre, Verdun-Côte du Poivre (juin/septembre 1917) et la tranchée de Calonne (novembre 1917/mars 1918).

… Je souhaite de tout cœur que cette carte te retrouve en bonne santé, de même que je crois que bientôt tu vas venir me surprendre, ou bien, si tu as besoin d’un certificat, tu n’as qu’à me l’écrire.(…) Il fait grand chaud depuis que tu es reparti, toute la récolte est bonne à couper, allons, à bientôt j’espère te voir, ta femme qui t’embrasse de tout son cœur.(Augustine à Joseph, 24/07).
C’est la saison des moissons : de Vivy, un village proche, Marguerite D. écrit à sa tante Augustine : si vous avez besoin de moi pour battre à la machine, vous n’avez qu’à me le dire, ça me fera une occasion pour aller vous voir (26/07).

De quel certificat s’agit-il ? Elle le mentionne encore plus tard. La main d’œuvre étant très sollicitée pendant la période des foins, s’agit-il d’une attestation (que délivrait le maire, par exemple ) sollicitant les autorités militaires à accorder à Joseph une permission agricole exceptionnelle ? J’ai un grand-père qui a eu ainsi une permission agricole de 30 jours en juin 1917.
… je vais mieux de mes douleurs car j’étais bien malheureuse. J’ai été plusieurs jours sans manger et sans dormir. Je voudrais bien te voir revenir, je ne reçois pas souvent de tes nouvelles, (…) je trouve le temps bien long et je vis dans l’inquiétude. Aujourd’hui jeudi tu dois avoir ton certificat et tu ne vas peut être pas tarder à venir. Hier j’ai ramassé le blé sous le hangar, et l’avoine n’est pas encore rentrée car tous les jours il tombe de l’eau (09/08).

    Augustine envoie de l’argent à son frère Henri, par l’intermédiaire du courrier de sa femme Joséphine. Il lui répond : je te remercie du billet de 3 francs que tu as donné à Joséphine, mais il ne faut pas m’en donner comme ça, j’en ai pas besoin et toi tu en as besoin pour Joseph (…) Je suis dans un camp avec le commandant où là on ne trouve pas beaucoup de pinard à acheter, quelquefois mais pas souvent. Je te remercie bien des fois, tu te prives pour moi. Je n’ai pas grand-chose de nouveau à te raconter, qu’il tombe de l’eau tous les jours depuis 8 jours (05/08).

accoursCarte du 24 septembre 1917 d’Augustine à Joseph : le moral est au plus bas :
… Que deviens-tu ? Dire que je ne reçois plus de nouvelles. Voila dix jours que tu n’as pas fait écrire. Malheureusement t’est-il arrivé malheur ? Sauf cela tu n’es pas raisonnable de me laisser dans l’ennui comme je suis bien souvent. Je n’ai pas une seule voisine qui reste tant dans la peine plus que moi. Plus de la moitié du temps je ne reçois plus de nouvelles. Je n’ai même pas le courage de t’écrire. Je sais que tu es bien malheureux de ne pouvoir écrire, mais moi pendant ce temps-là, je suis bien malheureuse de ne pouvoir écrire. Allons mon cher ami, je suis en bonne santé mais lorsque je t’écris je me fais bien du chagrin de ne rien recevoir.
Deux mots pour te dire que je désire de tout mon cœur que cette carte te retrouve de même qu’elle me quitte, et mon petit Joseph, que je viens de recevoir ta lettre datée du 26, avec le grand plaisir que ça m’a fait de recevoir de tes nouvelles. Tu me dis que tu es surpris que je te dise que je suis sans nouvelles… J’ai été 10 jours sans en recevoir, (…), allons mon petit Joseph, je ne t’en marque pas long car j’ai une journée pour arracher des pommes de terre, demain je t’en écrirai plus long… (29/09).
Et puis, soulagement, Joseph arrive enfin en permission autour du 1er novembre, à la suite de laquelle il n’écrira que 2 lettres en 15 jours : j’espère de tout mon cœur que tu es en bonne santé car dans le sale coin où tu es parti, il ne fait pas bon (Augustine, 14/11).

Ton cher camarade me dit que tu es en bonne santé et que tu couches dans une chambre qui est chauffée. Tu me diras où tu couches, sans doute dans la chambre mais pas dans un lit. Enfin ça me fait grand plaisir de savoir que tu n’es pas trop mal placé mais mon plus grand désir serait de voir la fin de cette malheureuse guerre, et elle ne vient jamais (28/11),
J’ai reçu ta lettre du 29 à Longué. Elle m’a fait un grand plaisir de te savoir en bonne santé. Espérons que nous aurons grand bonheur à la fin de cette maudite guerre qui nous fait tant souffrir. Je ne vais pas te marquer bien long, il fait bon, le temps est bien clair. Il a gelé bien dur cette nuit, je crois que le temps va se couvrir. Mon bien cher Joseph, j’ai aussi à te dire que Maître A. ne va pas faire de goutte. Je ne sais pas comment je vais faire, je ne pourrai avoir la barrique. Pour le cidre, j’en ai mis en bouteille hier et aujourd’hui je vais (soutirer). (04/12).

C’est bientôt la nouvelle année. Augustine reçoit les vœux de sa cousine dont le mari est affecté dans l’Est à Danmarie. B., un de ses frères, lui envoie une photographie annonçant son changement de régiment : je viens de quitter ma brave coursière qui est à coté de moi (photo) maintenant je suis en formation pour repartir – 105 me Régiment d’artillerie, 66e batterie 17e pièce (29/17).

chevalQuelque part aux armées, décembre 1917.

    La même impatience que la guerre finisse continue de ponctuer les échanges entre Augustine et Joseph : l’envoi de colis, la naissance d’un veau à la ferme : j’ai des nouvelles de la maison,il y a du nouveau elle a une petite taure et Charmante sera à son temps le 1er février, quand ce sera son tour tu seras peut être à la maison (1801/1917),
puis en retour la patience résignée de Joseph : : pour le travail fait comme d’habitude pour le mieux et tout ira bien (13/04).

    Et le drame qui touche Françoise B. précisant à Augustine la mort au front de son mari Henri : ma chère amie (…), je vous disais que j’ai eu une lettre de mon frère qui me parle de mon mari. Il me dit qu’il a vu un camarade qui a vu l’accident se produire : ses chevaux se sont emballé, son guide a cassé. Tombant dans un précipice, il était impossible pour mon mari de s’en tirer. On m’a dit que s’il avait sauté de la voiture, il ne se serait peut être pas tué. Il est enterré au cimetière de Merquantour, tombe 306 à Sommedieue… (15/03).
… Je ne puis pas vous dire grand-chose de ma situation car vous devez toujours penser que les peines sont grandes. Je vis de grand ennui, rien pour me distraire, que de la peine à avoir. J’ai été malade mais je suis rétablie, je suis en bonne santé (12/10). 

…. Je viens de recevoir tes lettres datées du 23, 24 et du 25 du mois et ça m’a fait un grand plaisir carattente mon cher Joseph tu as été 11 jours sans me faire écrire. J’étais dans le plus grand des ennuis, je n’avais plus le courage de rien, et moi qui ai tant de travail : hier j’ai ramassé ma luzerne et je compte faire la barge de trèfle vendredi si le temps ne change pas (29/05),
… Hélas que vous devez être malheureux, et même devez souffrir beaucoup de la soif. Mon cher Joseph, je te prie de me dire si tu as besoin que je t’envoie quelque chose, soit de l’argent, soit des colis. Sois bien aimable de me dire si tu es en danger. Je n’ai rien reçu depuis le 4, cela ne fait pas beaucoup de temps, mais tout de suite je m’ennuie avec une pareille misère on peut bien vivre dans l’inquiétude (06/06),
… Je ne suis pas d’un bon tour car je suis bien enrhumée, avec bien trop de travail : j’ai tout le pré à faner et je suis seule. Ils n’ont pas tout fauché hier, et aujourd’hui le père R. a fini le pré. Maintenant il fauche le champ de l’arche. Les sangliers ont fait du dégât cette année dans mon pré près des brulits. ; Je n’ai pas reçu de lettre depuis 4 jours, qu’une carte datée du 20. Si j’ai une lettre aujourd’hui je te récrirai demain matin. Allons mon bien cher petit Joseph, je te souhaite une bonne santé et une bonne chance, ta femme qui t’aime et qui t’embrasse bien tendrement (25/06).

Les propos qui suivent d’Augustine à Joseph sont énigmatiques : Qui est la petite Charlotte ?

… Ce matin je suis allé voir ce que devenait Charlotte. Il y a 3 semaines que je ne l’avais pas vue. Maintenant je suis à même d’en engager une qui est sortie de sa place : la plus âgée des petites A…. Mais elle n’a pas le même caractère. J’aime beaucoup Charlotte. Quand je leur ai parlé d’en prendre une autre, toutes les deux, la mère et la fille, se sont mises à pleurer. Je ne sais comment faire, c’est embêtant d’avoir tant de travail et personne qui me donne la main (30/06),
… Maurice te l’aura dit : j’ai des maux, je pars à Longué parler au pharmacien. Je croyais que ça allait mieux, mais je vois qu’il en revient d’autres. Mais sois tranquille, je ne suis pas malade, c’est sans doute du mauvais sang (19/08),

S’en suit une nouvelle carte d’Augustine adressée à sa sœur qui habite Vivy, un bourg voisin :
… Ma dartre a disparu, j’en suis bien contente. Je regrette beaucoup de ne pas lui avoir mené ma Charlotte. Je n’y pensais pas sur le moment. Je vous ai dit qu’elle avait la tête couverte de maux en cela ne va pas en diminuant. Peut être que l’homme les guérit aussi. Comme il n’a pas besoin de voir, seriez vous bien aimable de lui en parler le plus tôt possible et me récrire de suite s’il veut la voir. Je la lui amènerait. Elle a la tête d’une seule croûte et tous ses cheveux sont collés. S’il veut savoir l’âge, elle a 13 ans du mois de juin… (23/08)

Pour la première fois, Augustine évoque des problèmes cutanés qu’elle fait soigner par un «homme» connu dans la campagne proche pour ses dons de guérisseur, ou de magnétiseur. C’était alors une pratique courante dans les campagnes, et son souhait est de lui présenter Charlotte qui souffre sans doute d’eczéma. Son intention était sans doute d’engager cette petite fille pauvre comme fille de ferme, après accord de sa mère…
Fut-elle engagée ? Nous ne le saurons jamais. Elle n’évoquera que les travaux des jours et les mesures de réquisition de bétail par l’autorité public: les pois sont battus, il y a 14 boisseaux. C’est pas beaucoup mais c’est dans les meilleurs de par chez nous. Nous avons un triste temps, toujours le même, jamais d’eau, tout est brûlé comme si le feu était passé(29/08),
Je reviens d’amener notre jument à la revue et je suis contente de te dire qu’elle est réformée faute de taille. C’est bien dommage, m’ont-ils dit car c’est une belle petite bête… Mais je suis contente, je m’en inquiétais à chaque fois (09/09).

Deux mois après cette dernière carte connue, l’échange de cartes entre Augustine et Joseph bien sûr s’interrompt. L’armistice est signée. A chacun et chacune de se relever de 4 années de cauchemar et de fêter une nouvelle année 1919 avec sa peine ou sa joie au cœur :

31 décembre 1918, carte de voeux de Françoise veuve B. :
Bonne année pour vous, mes chers amis, car après avoir passé de si cruelles années, je pense que vous allez être délivrés de cette barbarie et que vous allez vivre heureux auprès l’un de l’autre et pouvoir vous souhaiter la bonne année de près, le plus près possible.Aujourd’hui vous avez le cœur joyeux tous les deux tandis que moi suis toujours dans la peine. Je pense toujours dans mon mari qui était aimable pour moi et dont aujourd’hui je suis privée.

effervescenceMarché couvert à Saumur  (extrait de carte postale, coll. part.)

Epilogue :
     La chronique des années de guerre se clôt sur cette note tragique. La correspondance entre Joseph et Albertine, et entre Albertine et ses proches, ne pouvait m’en apprendre davantage. J’ai le regret, à ce jour, de ne pouvoir mettre un visage sur leur écriture. La curiosité m’a poussé à retourner sur les lieux où ils ont vécu. Le village de Jumelles (qui a fusionné avec Longué en 1973 pour devenir la commune associée Longué-Jumelles) a conservé sa physionomie calme et discrète dont témoignent les cartes postales des années 1900; avec l’église plantée sur la place centrale et ses rues qui se dispersent vers les campagnes environnantes où prospèrent aujourd’hui de vastes serres de cultures maraîchères.
La consultation des archives municipales et départementales m’a appris qu’Albertine était née Albertine Margas, sœur d’une fratrie de onze enfants, et plusieurs frères et beaux-frères partagèrent le sort de Joseph au front. Ils se sont mariés à Jumelles en 1900 et n’eurent pas d’enfant. J’ai retrouvé la tombe de Joseph, enterré à Jumelles en 1946. Sa chère Albertine est décédée dix-huit ans plus tard, en 1964.

La Divine Comédie

 

«  Au milieu du chemin de notre vie
je me retrouvai dans une forêt obscure,
dont la route droite était perdue. »
                                                       Dante – La Divine Comédie

             Dans les années 1480, on raconte que le peintre Sandro Botticelli consacra 10 ans de sa vie à honorer la commande de Laurent de Médicis : illustrer les chants de la Divine Comédie de Dante. Soit au total 98 dessins ébauchés sur parchemin à la pointe d’argent, dont plusieurs ont été perdus. Voilà pour la grande Histoire.

Depuis cinq siècles, ce poème hors du commun hante l’imaginaire de milliers d’artistes, happés par les multiples scènes qui jalonnent la déambulation du poète florentin dans les trois régions de l’au-delà, l’Enfer, le Purgatoire et le Paradis. Il est une fresque immense, une vaste épopée métaphysique et symbolique chrétienne qui décrit à la face du monde le lieu d’expiation, de pénitence ou de félicité céleste des humains  pour un salut dans l’autre monde. Il est un long poème d’amour pour Béatrice qui, disparue prématurément, pourtant ne cessera de l’accompagner dans son exil.

           Loin de moi dans cet article la prétention de me livrer à une quelconque exégèse de ce monument de la littérature. A l’heure où Nicolas Chenard, un ami sculpteur, s’est livré à sa propre interprétation gravée de l’œuvre, exposée récemment au public (1), le propos est d’en restituer ci-dessous plusieurs images en association avec quelques gravures d’une série gravée que j’avais antérieurement réalisée sur le même thème. Nos conversations sur ce sujet commun furent l’occasion d’une belle rencontre où nous échangeâmes nos points de vue sur l’aspect périlleux, pour ne pas dire inconscient d’une telle entreprise.

EnferChantsXXXII et XXXIII par N. Chenard

EnferChantXXXII par jc Taillandier Nicolas Chenard : D’après Dante ( Enfer Chants XXXII et XXXIII), linogravure, 33 x 50 cm, 2013.
Jean-Charles Taillandier : D’après Dante ( Enfer Chant XXXII), eau-forte sur cuivre, 12,5 x 33 cm, 1999.

 

            La proposition de Nicolas Chenard était ambitieuse, et il l’a menée à terme : 100 planches gravées à exemplaire unique sur linoléum en noir et blanc, dont certaines rehaussées de couleurs, de format moyen de 33 x 50 cm. Elles illustrent chant après chant le texte poétique de Dante. Il en a réécrit aussi chacun des quatorze mille deux cent trente trois vers qu’il a placés en vis-à-vis de ses illustrations originales.
De mon côté, j’ai arbitrairement choisi onze épisodes (huit issus de l’Enfer, un du Purgatoire et deux du Paradis) pour constituer une suite de onze gravures à l’eau-forte et aquatinte sur cuivre, limitée à 19 exemplaires sur papier japon, numérotés et signés. Dix sont de format horizontal, et la onzième de format vertical (Dante au Paradis, d’où il domine le ciel du haut de la montagne). Chaque gravure est encrée en une couleur. Au total, elles se répartissent 4 teintes : rouge, bleu, bleu turquoise foncé et bleu violet foncé.

Nicolas Chenard : D’après Dante ( Enfer Chant XXXIV), linogravure, 33 x 50 cm, 2013.
JC.Taillandier :
D’après Dante ( Enfer Chants III, V, VII, XIX), eau-forte sur cuivre, 12,5 x 33 cm, 1999.

Nicolas Chenard s’est immergé dans le poème pendant plus de cinq années, illustrant chant après chant le long voyage de Dante, depuis la « forêt obscure » de son âme égarée qui le conduira jusqu’aux plus profonds des cercles de l’Enfer, déchirés des cris et plaintes des damnés envoyés là en châtiment de leurs péchés. Ce sont des lieux noirs, putrides, hors du temps gardés par des démons et bêtes féroces. Jusqu’au Chant XXXIV où Dante et Virgile suivent « ce chemin obscur pour retourner dans le monde lumineux », vers le Purgatoire qui résonne de douces mélodies. Les pénitents y expient leurs fautes, gravissent les pentes de la montagne vers les jardins d’allégresse du Paradis.
Traduire graphiquement un tel monde est une gageure, comme il en est sans doute de tout poème. A fortiori ce poème sacré qui condense l’humanisme chrétien du XIIIe siècle et assigne à chaque personnage historique ou imaginaire son sort dans l’au-delà. Dans la succession chronologique des planches, le blanc se substitue progressivement au noir. La lecture de la Divine Comédie est pour Nicolas Chenard celle d’une « histoire d’amour, une passion de cœur déçue, qui traverse toute la vie de Dante. C’est son histoire, son œuvre. Cette déception amoureuse s’est transformée en sublimation de vie. Cette souffrance hors du commun de n’avoir jamais réalisé son rêve d’adolescent… » (2)

J’ai pour ma part délaissé le corpus entier de l’œuvre, trop intimidant, pour concentrer mon imaginaire à la vision allégorique de plusieurs cercles de l’Enfer, développant mon propos graphique en bande longitudinale adaptée à ce registre narratif. Narratif !, est-ce le bon qualificatif !, dans la mesure où notre propre imaginaire prend vite le pas sur les mots. La Poésie crée des images et les peintres, les graveurs, les musiciens en font leur miel… Notre interprétation personnelle du Chant XXXII de l’Enfer en est l’illustration (voir plus haut) : dans ce grand marais glacé de Cocyte, que découvrent Dante et Virgile dans le neuvième cercle de l’Enfer, les damnés traîtres à leurs parents sont prisonniers jusqu’au cou d’un lac qui ressemble plus à du verre qu’à de la glace. Tête baissée, ils ont le visage gelé, les dents claquetantes et quand ils pleurent, leurs larmes gèlent sur leurs joues et leurs paupières.

A plus de sept siècles de distance, l’œuvre de Dante m’écrase de toute la puissance poétique de ses visions , mais aussi  de toute la force de son énigme.

 

Nicolas Chenard : D’après Dante ( le Purgatoire, Chant XXXII), linogravure, 33 x 50 cm, 2013.
Travail en cours à l’atelier.

 

 

Vous pouvez consulter la série complète de mes gravures La Divine Comédie sur ce site.

(1) La Divine Comédie de Dante, linogravures de Nicolas Chenard, siège du Conseil Général de la Meuse, Bar-le-Duc, juin 2013. En lien avec l’Association Expressions.
(2) Texte d’introduction de Nicolas Chenard – Catalogue de l’exposition

Contact Nicolas Chenard : nico.chenard@gmail.com

 

 

 


 

Eros intime : Alméry Lobel-Riche, graveur


Hormis l’Amour et la Beauté

Ce que nous nommons Vérité
n’est qu’une accumulation
d’erreurs.
(inscription dans une gravure d’Alméry Lobel-Riche)   

          J’ai envie de partager le plaisir d’une découverte à laquelle m’a convié un ami bibliophile qui, pour des raisons personnelles, souhaiterait se séparer d’un ouvrage rare, considéré comme pièce maîtresse d’Alméry Lobel-Riche (1880-1950), peintre, graveur et illustrateur, très apprécié des collectionneurs pour son art dévolu à la célébration de la beauté de la Femme et à l’Art d’Aimer.

Arabesques intimes est un recueil de 30 gravures érotiques par Alméry Lobel-Riche, éditeur de l’ouvrage, publié en 1937. Le tirage, sur les presses de l’artiste a été limité à 50 exemplaires.

L’ouvrage, In-folio 39×30 cm comprend 30 planches gravées à l’eau-forte et à la pointe sèche, et un dessin original au crayon noir et sanguine. Les gravures, de dimensions diverses, sont imprimées en noir ou noir/rouge sur papier épais à la forme. Quelques unes sont monogrammées dans la planche. Certaines sont titrées, d’autres sont avec remarques (vignettes) dans la planches, plusieurs rehaussées de crayon ou sanguine.

Dans une préface « Pour qui ? Pourquoi ? », l’artiste affiche un double héritage envers le peintre Forain et le grand sculpteur Rodin qui célébrèrent La Femme ,chacun dans leur art. Il s’agit là de bousculer les codes, hors de toute morale, et magnifier « ces couples humains agglutinés dans le creuset de la douleur, de l’extase, de la diabolique et charnelle volupté… ».

Arabesques intimes 1Alméry LOBEL-RICHE – Arabesques intimes
(g) Eau-forte et pointe sèche rehaussée au crayon et sanguine (1937) (16×23,5cm)

(d) Eau-forte et pointe sèche (1937) (16,5x24cm)

             Une virtuosité du dessin et des techniques de la gravure en creux sont au service du lyrisme du trait qui parcourt ces planches. Une ligne sinueuse, parfois rehaussée au crayon souligne la plasticité des corps et des postures, et si cet élégant classicisme a fait de Lobel-Riche l’un des illustrateurs les plus en vogue des années 30, il n’en demeure pas moins virtuose quand son inspiration emprunte les chemins plus tortueux de la bacchanale monastique (voir gravure ci-dessous). Plusieurs planches d’Arabesques intimes en témoignent, envahies d’une noirceur du trait  (et du grain d’aquatinte) dignes de Goya. Cette variété stylistique et d’inspiration s’explique sans doute par le fait que, de l’aveu même de l’auteur dans sa préface, l’ensemble des images rassemblées dans ce recueil « sont nées, très espacées, dans le courant de toute une vie, feuillet par feuillet, au vol d’une impression, d’un souvenir bien dessiné ». De même, certaines gravures sont signées, ou accompagnées du monogramme de l’artiste au sein de la planche.

Arabesques intimes 2Alméry LOBEL-RICHE – Arabesques intimes
Eau-forte et pointe sèche  (1937) (16x25cm)
Ci-dessous : vignette (taille réelle) dans l’angle inférieur gauche d’une autre planche.

      Une autre caractéristique du style de Lobel-Riche réside dans la tension savamment structurée entre vignette d'arabesques intimesl’ombre et la lumière, laquelle éblouit la sensualité des corps, quand l’ombre, au contraire participe du mystère où se terre l’infinie question du « Pour qui ? » et du « Pourquoi ? »… Dans nombre de ses planches, où sa pensée s’est épanouie dans le lyrisme et l’équilibre formel, l’artiste, prolonge pourtant le discours graphique en  insérant dans l’harmonieuse blancheur du papier de légères figures d’un agile trait de pointe sèche, que l’on pourrait appeler « vignettes », à la manière d’un écrivain souhaitant préciser sa pensée de notes brèves en bas de page. En un geste complice au chant joyeux ou triste du trait qui suggère un infini plaisir au dessin, la main de l’artiste, en touche légère, impressionniste,  ajoute au lyrisme éternel porté par l’image gravée la fugacité d’un quotidien intimiste et sensuel, que témoignent ces figures connues et aimées, étreintes dans le bonheur des jours.

      Une rapide consultation sur le Net atteste que l’œuvre gravé de Lobel-Riche est immense. La ville de Meymac, en Limousin, où il repose et où il avait ses attaches familiales, en garde le souvenir d’un artiste exceptionnel et familier. Il y exerçait surtout ses talents de peintre et de dessinateur en peignant à l’huile sur le motif les environs (*).

Mais il était surtout connu du grand public et des bibliophiles par son talent de graveur, qu’il exerçait à Paris où il avait ses ateliers. Familier de Baudelaire dont il écrivait « « Le poète des Fleurs du Mal est le premier, le plus grand poète de la femme moderne. Beaucoup le chanteront après lui, mais il est resté le Maître et le Modèle. », il illustra plus d’une trentaine d’ouvrages, parmi lesquels Femmes (Paul Verlaine), Le Journal d’une femme de Chambre (Octave  Mirbeau), les Diaboliques (Barbey d’Aurevilly), Chéri (Colette), Salammbô (Flaubert), Rolla (Alfred de Musset), l’Eloge de la Folie (Erasme)  , La Fille aux yeux d’or (Balzac), Poil de Carotte (Jules Renard), La Maison Teillier (Guy de Maupassant), les Luxures (Maurice Rollinat) et bien d’autres grands auteurs…

double page arabesques intimes

Alméry LOBEL-RICHE – Arabesques intimes

(*) J’en remercie le site de la ville de Meyrac, en Limousin, où il repose, et wikipedia pour les renseignements que j’ai pu y trouver.
Pour tout renseignement complémentaire sur ce présent recueil Arabesques intimes d’Alméry Lobel-Riche, que j’ai présenté ici en quelques lignes, je vous invite à me contacter. Je suis aussi intéressé par toute information relative à cet artiste virtuose de la gravure. J’ai lu qu’il était considéré aussi comme peintre orientaliste, ayant séjourné plusieurs mois au Maroc en 1918 / 1919, notamment aux côtés du Maréchal Lyautey dont son château/musée est proche de mon domicile. Il y conserve peut être des œuvres du peintre que j’aurais plaisir à découvrir…

« Shablon »… peintures de Myriam Librach


 
 
Etudes 1 et 2 pour « l’Atelier des patrons »
encre de Chine, gesso,  collage de journaux  et de patrons en papier de soie sur carton (50×65 cm).

          Myriam Librach est plasticienne. Dans son atelier de Nancy, elle triture, compose  inlassablement sur toile et papiers de textures diverses ce qu’elle exprime être « une rêverie sur l’atelier des origines ». Chacun son tréfonds de vie, son laboratoire intime… Le sien se nourrit d’un passé et donne corps et émotion à sa peinture toute entière inspirée de ses souvenirs d’enfance dans l’atelier de ses parents, artisans tailleurs à Paris.
Mystère du geste, respiration des formes, économie des couleurs, tout dérive dans sa peinture de l’ambiance enfantine au royaume feutré des tissus et des patrons de mode sur papier kraft.

 Shablon 5 et 6
« Shablon », suite de 9 toiles : déchaînement  /  haute enfance 
Lavis d’encre et brou de noix sur toile de lin, (chacune 80 x 160 cm).

Cette réminiscence, elle la décrivait en ces termes en présentant l’exposition de ses oeuvres récentes sur les cimaises de l’Association Culturelle Juive de Nancy (*) :

« …J’enlace le mannequin Stockmann, je m’élance en tournoyant,  je garde le souvenir de l’instant où les grands ciseaux tranchent le tissu en suivant les contours marqués à la craie-savon des « shablon », ces formes patron en papier kraft… Pour cette exposition, j’ai choisi une toile de lin très douce qui absorbe les lavis, les encres. Face à la toile qui fait ma taille, j’écarte les bras et je l’enlace, je tournoie autour des axes imaginaires des portes entr’ouvertes de la mémoire. Des formes passent, je les retiens dans la trame, elles saillent, débordent, je les contiens dans les jeux de valeurs de bruns, de gris. J’indique, je suggère, j’accompagne ces apparitions fugaces vers une visibilité plus grande encore, (mais pour moi, il suffit d’une forme posée sur ce fond pour que l’espace devienne vivant, habité).

à bras le corps et je l'enlace Les morceaux du vêtement sont prêts à être assemblés. Mes parents se font face. Entre les deux bords des machines à coudre Singer, une bande toile de jute est fixée pour recueillir les chutes de tissu. Le travail avance sous le pied de biche et les bouts qui dépassent des coutures sont poussés dans ce sac dans lequel je me jette »…
« A bras le corps »Peinture, gesso et brou de noix sur kraft (150 x 150 cm).

         Par delà les années, Myriam LIBRACH se réapproprie  patrons et  vieux journaux, récupérés à droite et à gauche, et ces matières premières, auréolées de leurs odeurs primitives, de leurs froissements feutrés et de tactiles complicités au bout des doigts d’enfant, sont ses sources vives qui conduisent l’artiste,  sur toile ou support de pulpe de cellulose, à la rencontre de son espace mental. Au coeur d’un « temps retrouvé », ces fragments de papier découpés et triturés à l’échelle d’une main d’artisan deviennent les éléments déclencheurs d’impressions d’enfance que l’artiste va patiemment mettre en musique. En somme, une grande sobriété de matériaux au service d’une juste sobriété des formes, au terme d’une lente maturation du regard  dans le silence de l’atelier…

 Atelier des patrons 2, 3 et 5
Série « l’Atelier des patrons » – n° 2, 3 et 5
Collage de patrons de papier de soie, brou de noix et encre de Chine
sur plaques de pulpe de cellulose  (chacun 78 x 81 cm).

         Une suite de peintures, baptisée « l’Atelier des patrons », a précédé en 2010 la suite Shablon des neuf toiles, où se condensait déjà une mise en espace épuré dans un périmètre presque carré. L’exposition en présente plusieurs, au même titre que des études préliminaires où la main et l’esprit cherchent encore l’ordonnance dans la grammaire des formes. On y décèle, attaché à la rugosité du support cartonné, un enthousiasme à puiser dans une force vitale originelle qu’inspire le lieu d’exposition où sont présentées ces oeuvres. Ainsi Myriam Librach présente-t-elle avec émotion une de ces études (photo ci-dessous) au devant d’une fresque murale peinte en 1946, par le grand peintre de la diaspora Emmanuel Mané-Katz, fresque qui célèbre la révolte du ghetto de Varsovie. 

carton devant toile de Mane-KatzEtude 3 pour « l’Atelier des patrons »
encre de Chine, gesso,  collage de journaux  et de patrons en papier de soie sur carton (50×65 cm)
Photographiée devant une fresque murale de MANE-KATZ


composition avec patrons et tissus sur papier kraft « Formes retrouvées »
C
ollage de
 tissus, peinture et brou de noix, gesso sur kraft  (150 x 150 cm).

 D’autres œuvres de Myriam Librach appartenant à sa série l’Atelier des patrons (acrylique sur papier – années 2007/2009) sont consultables sur ce site.

(*) Exposition ouverte au public jusqu’au 29 février 2012.
ACJ – Association Culturelle Juive, 55 rue des Ponts, 54000  Nancy.
Pour tout renseignement : tel +33 (0)3 83 35 26 97  – Site : http://acj55.free.fr


Le livre et le colporteur

         A l’heure de la rentrée littéraire, dont les chroniques évoquent avec pessimisme le destin du support papier, voire la survie du livre imprimé, je mentionne ici le grand plaisir que me fut la lecture du roman de Pierre SILVAIN, Julien Letrouvé colporteur, publié en 2007 par les éditions Verdier.

              Je ne connaissais pas l’œuvre de cet écrivain sensible et subtil qui nous a quittés  en novembre 2010, à 83 ans, après parution d’un dernier ouvrage Assise devant la mère, aussi chez Verdier. Ce fut la découverte d’un auteur très discret, grand voyageur, qui publia une œuvre de fictions, récits, théâtre et poésie, à côté d’hommages très personnels à des auteurs qu’il affectionnait particulièrement : Proust (Le côté de Balbec, L’Escampette, 2005), Pierre Loti (Le jardin des retours, Verdier, 2002) ou Georg Büchner (Le brasier, le fleuve, Gallimard, 2000).

livre bleu           Au travers de l’histoire de Julien Letrouvé, enfant abandonné qui devient colporteur de livres, dans les campagnes de la Marne et la Meuse, aux heures troubles de la Révolution Française et de la Terreur, le héros véritable du roman est le livre imprimé, en tant que véhicule de l’éblouissement du savoir, de l’éclosion au monde, autant magnifique dans sa puissance que dangereux dans toute circonstance où l’ouverture à la connaissance et à l’étranger se heurte à la brutalité de la guerre ou de la bêtise. L’affaire n’est pas nouvelle.

            Nous suivons cet enfant qui porte au cou cette lourde boîte de colporteur où sont rangés et protégés ses trésors de petits livres de la Bibliothèque bleue, dans son désir de répandre à son tour aux villageois qu’il rencontre leurs enchantements et leur sagesse, mais dans la naïveté des dangers qu’il court, ou dont il se moque.

         Le livre fut d’abord cette lumière de sa petite enfance, véhicule d’histoires prodigieuses entre les mains d’une liseuse, devant lui, Julien, écoutant religieusement, assis entre les jupes des fileuses au creux des replis souterrains d’une écreigne. Le livre est aussi au centre d’une seconde rencontre décisive, quand au bout de pérégrinations qui le conduisent sur les chemins brumeux de Suippes, Sainte-Menehould et Vitry-le-François, il se retrouve nez à nez avec la grande Histoire à l’approche de la bataille de Valmy. Il y rencontre Voss, un soldat déserteur de l’armée prussienne qui lit et parle le français. Mêlant l’évocation intimiste où l’on croise Voltaire et Frédéric le Grand, cette union de deux solitudes est le théâtre d’une communion autour de la langue et l’écrit.
          L’épilogue se nouant avec la terrible réalité de la guerre, mais tout au bout du chemin un bonheur dans la fuite, au bout d’un bras qui tend un petit livre bleu.

Un livre étrange et beau, tout simplement…
(image : page d’un carnet de croquis de l’auteur de ce blog.) 

Provençal, ou Joseph Gilles

           Dans un blog antérieur, j’évoquais les œuvres oubliées de la grande « Histoire de l’Art ». Au regard des grands maîtres inscrits au Panthéon de la peinture, et des petits maîtres gravitant dans leurs sillages, combien d’artistes tombés dans la trappe du temps et l’oubli le plus total ? Soit la modestie du talent ne méritait pas le passage à la postérité, soit un destin cruel s’acharnait sur leur production… En Lorraine, le peintre Georges de la Tour en est l’exemple le plus fameux : autant était-il célèbre à sa mort en 1652, autant fut-il ensuite oublié, jusqu’à ce que l’érudit Hermann Voss le sorte de l’oubli en 1915, et le consacre parmi les plus grands artistes de son siècle. Certes, l’indépendance des Duchés de Lorraine au XVIIIe siècle a sans doute détourné longtemps l’attention des historiens, au profit du centralisme artistique à la cour de Versailles.

            Le Provençal, église de VrécourtLà n’est pas mon propos. Il se limite sur ce blog à jeter un regard anecdotique, par le petit bout de la lorgnette, sur une trace, comment dire… fantômatique du peintre Joseph Gilles, dit Provençal (1679-1749) qui fait partie de ces peintres sombrés dans l’oubli ou presque, et pourtant actif pendant cinq décennies à la cour du Duc  Léopold, puis de Stanislas Leszczynski. Fresquiste et peintre d’église, dont il n’existe de lui aucun portrait attesté, le sort s’est particulièrement acharné sur son oeuvre dont il ne reste presque rien, hormis quelques toiles, fragments de fresques, et son importante contribution en 1742 aux plafonds peints de l’église Notre-Dame de Bon-Secours de Nancy, joyau baroque où il signa là son chef-d’oeuvre. L’église de Vrécourt (Vosges) conserve ainsi le seul tableau qui subsiste à ce jour, représentant Saint Charles Borromée adorant la croix pendant la peste de Milan (193×130 cm), sauvé de la Révolution, très abîmé et grossièrement retouché (ci-contre). 

L’actualité liée à la restauration de Notre-Dame de Bon-Secours de Nancy avait conduit l’historien d’art Gérard Voreaux, et moi-même à regrouper dans un ouvrage la synthèse des éléments connus à ce jour de la vie et de l’oeuvre de ce peintre (Joseph Gilles, dit Provençal, peintre de Vandoeuvre, éditions Ville de Vandoeuvre-lès-Nancy, 2007 – Hors commerce).
Cet article est aussi un appel à tous les amateurs d’art qui  pourraient contribuer par leurs informations à une meilleure connaissance de cet artiste. Nous vous en remercions…

       Voici donc un peintre dont on suit quelques traces par les archives (acte de mariage, attestation de voyage en Italie dans sa jeunesse, actes de procès, inventaire après décès) et dont la renommée est attestée par des auteurs de son temps, en particulier Dom Calmet, érudit et auteur d’ouvrages de théologie et d’histoire lorraine.

            Ces écrits font particulièrement mention d’une grande Cène, très renommée de son temps, qu’il peignit à fresque, vers 1729, dans le réfectoire des moines de l’Abbaye des prémontrés de Pont-à-Mousson (Meurthe-et-Moselle). Hélas, il n’existe pas de dessin ou de gravure de cette oeuvre. La seule preuve tangible est, là encore, un document juridique, le peintre ayant intenté un contentieux auprès des moineabbaye des Prémontréss au titre de sa rétribution. L’abbaye a été déclassée pendant la Révolution française et héberge aujourd’hui un Centre Culturel de renom. Le mur du réfectoire de 8 mètres de large supportant la fresque a été détruit dans un incendie, pendant la guerre, en 1944. Nous savons juste que la fresque était encore en bon état du temps du bâtiment transformé en Petit Séminaire (1817- 1906).
L’unique photographie noir et blanc retrouvée qui témoigne de cette époque nous permet d’identifier la fresque sur le  mur du fond, dans la salle voûtée du réfectoire (photo ci-contre – cliché d’illustration du Petit petit séminaireséminaire de Pont-à-Mousson, par Mgr Kaltnecker-1958, page 116). Qu’en était-il de sa beauté quand elle dominait l’assemblée des moines, sertie entre les consoles sculptées de la voûte ? On en dévine l’ordonnancement de la table ou se tiennent le Christ et les convives. C’est une étrange impression que cette plongéee dans une image désormais virtuelle. L’oeil insatisfait aimerait dépasser cette barrière de l’espace et du temps… Un traitement de l’image a été confié au Conservatoire Régional de l’Image de Nancy-Lorraine : sur sa partie gauche (voir ci-dessous), aux confins d’une obscurité irréelle émerge plusieurs silhouettes de part et d’autre de la table dressée. Conformément à l’iconographie chrétienne, serait-ce donc Pierre, étrangement barbu debout, au centre, le regard tourné vers nous, et Judas, prostré un peu à l’écart à gauche ?

extrait de fresque de Provençal

         Il est fait mention de beaucoup d’autres commandes de fresques, décors de choeur, plafonds, et toiles, passées à Provençal par les nombreux ordres religieux des Duchés de Lorraine, dont ne subsiste presque rien. Aux destructions s’ajoutèrent les aléas de l’Histoire. Parmi tous ces épisodes, citons le destin de ses oeuvres peintes pour le compte de la Chartreuse de Bosserville, près de Nancy, fondée par la maison de Lorraine en 1632. La chronique raconte que les Chartreux, victimes de la loi de 1901 sur les congrégations religieuses quittèrent Bosserville la même année, et trouvèrent refuge au monastère de Pléterje en Slovénie, emportant mobilier et tableaux (cité par Joseph Barbier, in La Chartreuse de Bosserville, grandeur et vicissitude d’un monastère lorrain, Nancy, 1991). Qui sait si Joseph Gilles, dit Provençal n’a pas trouvé refuge là-bas ?

Je remercie Gérard Voreaux dont la grande connaissance des peintres lorrains du dix-huitième siècle a inspiré ces quelques lignes.