Chambre d’ombre, de Patrick Jacques

             Chambre d’ombre est un titre tout nimbé de mystère d’une exposition du photographe lorrain Patrick Jacques (*), présentée par la SAMM (**) à la médiathèque Victor Hugo de Saint-Dié-des-Vosges jusqu’au 24 décembre 2016. Un retour aux sources où il a grandi et a affirmé un talent reconnu dans le milieu photographique (Vis-à-Vis international, le Monde et Libération…), et présenté à plusieurs reprises sur les cimaises des Rencontres internationales de photos d’Arles. Auteur de nombreuses commandes et reportages en Lorraine, et pédagogue (il enseigne depuis vingt ans la photographie à l’Ecole supérieure d’arts de Lorraine d’Epinal), il affirme ici une fois de plus son intérêt pour toute forme d’approche expérimentale de la photographie. Au même titre qu’il avait, par exemple, participé à la réalisation d’un sténopé avec les élèves d’un lycée professionnel de Morhange en 2004-2006. Ici encore, en l’occurrence, ce versant de son œuvre singulière aurait pu avoir pour titre « aux sources du regard » car il en réfère à l’œuvre et expérimentations de pionniers de la photographie.

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Patrick JACQUES, Mur carafe, photogramme, environ 40×40 cm.
Bas : Verre bille, photogramme, environ 40×40 cm. © P. Jacques

verre-billeCe présent travail est un retour jusqu’aux aux gestes fondateurs de l’artiste hongrois Moholy-Nagy ou du photographe Man Ray qui dans les années 1920 expérimentaient les techniques du photogramme. Soit donc, dans l’essence minimaliste du geste photographique l’exposition à la lumière d’un objet posé sur un papier sensible, sans recours à l’objectif d’un appareil photographique. Dans l’espace clos et noir du laboratoire, une image naît de la simple exposition d’objets à la lumière. Pas n’importe quels objets dans ce contexte précis : des objets de verre et de cristal car ce travail de laboratoire entrepris par Patrick Jacques est le dernier volet d’une restitution de résidence photographique (Le rayon verre) consacrée aux métiers du verre dans la région lorraine, initiée et portée par l’association Surface sensible. Par ailleurs, deux autres volets concernent, l’un, un travail en studio avec des modèles qui se cachent sous une plaque de verre ou bien jonglent avec des billes de verre (dont plusieurs clichés sont présentés ici dans l’exposition), et l’autre, une rencontre avec les verriers sur les quelques sites de fabrication, encore en activité ou en passe à l’oubli. Il en a observé dans les ateliers les techniques de fusion et de façonnage de la matière brute.

            De l’art fascinant et magique du verrier aux spéculations du photographe se coltinant aux lois de la lumière, le lien est étroit. Et sans doute, dans l’œil du photographe, l’étincelle de mystère qui habitait les inventeurs des clichés- verre de l’école de Barbizon n’est pas éteinte : le même étonnement, la même appréhension de l’image qui surgit du néant… Car il n’y a pas d’art sans cette part de mystère que l’on redoute tout en le sollicitant.

Et la même chose vaut pour le regardeur passionné que je suis à ce vernissage d’exposition, qui découvre ces images énigmatiques en noir et blanc, au grain de peau si subtil qu’on le croirait né sous le berceau d’un graveur de manière noire. Des formes imprécises émergent d’un noir ou gris velouté, si imprécises que l’esprit n’a d’autre recours que de faire appel à ses propres ressources pour clore une interrogation inconfortable. Que représente cette image ? La proue d’un navire dans une nuit de tempête… ? Une fantasmagorie d’ombres chinoises…? Et l’on à peine à croire finalement que le sujet d’étude du photogramme est une simple cruche de verre métamorphosée sur le papier sensible par une intervention subtile et maîtrisée de la lumière.

            La beauté de l’image naît de son mystère, mais elle est ingrate car elle est insouciante de l’effort du photographe qui l’a conduite jusqu’à notre œil. Dans ce processus minimaliste et dépouillé de toute fioriture, le photographe se lance à chaque fois dans le vide, au risque de l’échec, qu’il soit d’ordre technique, ou parce que l’image surgie n’éveille aucune amorce d’identification en son for intérieur. Et nous spectateurs perdons nos repères de lecture car notre illusion familière de profondeur et de troisième dimension que nous restitue l’objectif photographique n’est ici que le fruit d’une porosité plus ou moins accentuée de l’objet, apte ou non à capter la lumière. En fin de compte notre seule grille de lecture nous est fournie par notre propre imaginaire qui se joue des lois de la raison et de la logique au profit de la plus large liberté d’expression du langage plastique. Sans doute faut-il y voir là les raisons de la faveur du photogramme dans le dadaïsme bousculant les contraintes esthétiques de son temps…

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Patrick JACQUES, sans titre 1 / sans titre 2, photogramme, environ 40×60 cm. © P. Jacques

C’est un ce bel échange que nous convient les photographies de Patrick Jacques. Ne les manquez pas…

A noter que l’exposition s’accompagne de la publication du livre Chambre d’ombre. Sa grande qualité éditoriale présente en symbiose parfaite les photographies de Patrick Jacques avec une nouvelle de Julia Billet qui évoque une ville aux frontières de verre (livre dessiné par Cyril Dominger – Editions du Pourquoi pas, 88000 Epinal).

(*) Site internet de l’artiste : http://patjacklulu.wix.com/patrick-jacques
(**) SAMM, Société des Amis des Médiathèque et du Musée Pierre Noël, en partenariat avec la ville de Saint-Dié-des-Vosges. Son président est le critique d’art Pierre Van Tieghem, par ailleurs commissaire de l’exposition.
Exposition Chambre d’ombre, de Patrick Jacques
Du 05 novembre au 24 décembre 2016
Médiathèque Victor Hugo, 11 rue Saint Charles, 88100 Saint-Dié-des-Vosges
Fermée dimanche et lundi / Tel 03 2951 60 40
Une rencontre entre Patrick Jacques et le public est prévue le samedi 10 décembre 2016 à 16 heures.

 

Maroc, la province de mes rêves de Dalila Alaoui

 

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(1) Cliquer sur l’image pour l’agrandir

       L’artiste Dalila Alaoui nous invite, dit-elle, à sa « quête dont les étapes ont constamment été guidées par le hasard et la coïncidence »… Ainsi définit-elle sous le titre La province de mes rêves la résidence-création présentée en Lorraine, sous deux abords différents, au cours de juillet 2015, d’abord au cœur du Saintois dans le Château-Musée de Thorey-Lyauthey,  puis à Espace d’art contemporain 379 de Nancy.  Ces deux étapes ponctuant en 2015 un parcours d’expositions plus vaste qui ne s’achèvera qu’à l’automne (*). La présentation des deux expositions lorraine s’affiche sous une belle cohérence enrichie de la présence de l’artiste sur les deux sites. Mais s’il est question bien sûr de hasard, inhérent à tout parcours de vie, j’en retiens surtout le guide de coïncidences heureuses dans la proposition de ces deux installations récentes ?

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      A l’instar de toute démarche artistique, il est bien question ici de quête incessante de soi qui met en branle souvenirs d’enfance, réminiscences et fantasmes. Mais de son propre aveu, il n’est pas ici question de nostalgie, tant abondent en elle le pouvoir de l’imaginaire et du merveilleux qui transmuteront en images et objets une nécessité intime de se bâtir et se comprendre à partir de ses propres racines. Née de mère française et de père marocain, la quête de l’artiste y puise sa matière brute entre deux rivages et deux cultures si différents. Ce grand oeuvre s’abreuve à la construction intime d’une mémoire inconsciente ou pas qui, au gré de l’histoire ne fut pas avare d’échanges et de soubresauts.

Un lien fort avec son travail (de mémoire) avait été dès 1990, à la maison de retraite où il s’était retiré, sa rencontre avec le photographe Jean Besancenot (1902-1992) qui avait collecté dans le Maroc des années 1930 croquis et photographies sur la thématique du costume et de la parure. Ils sont aujourd’hui témoignages précieux d’une époque. Ses images de femmes parées et colorées glanées lors de ses contacts auprès des ethnies arabe, berbère et juive sont pour Dalila Alaoui familières au Maroc fantasmé de son enfance.
Un autre lieu riche de sens qu’elle ne pouvait ignorer en Lorraine est le château du Maréchal Lyauthey à Thorey-Lyauthey. Résident général du protectorat français au Maroc dès 1912, le maréchal reste encore aujourd’hui une figure emblématique. Il fit de cette vaste demeure lorraine son « port d’attache » de 1925 jusqu’à sa mort en 1937, faisant revivre dans ses murs une parcelle d’histoire dont il est le symbole. C’est auprès de lui que Dalila Alaoui  emprunte une de ses citations à-propos de ce présent travail de mémoire et de retour sur soi : une province de mes rêves.

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      Proposant une oeuvre plastique sous le sceau de l’onirisme et de l’imaginaire, elle accapare les lieux pour, à son tour, les marquer de son empreinte. Dans les pas de Lyautey qui viscéralement de son vivant voulut transférer chez lui un univers marocain tant aimé qu’il avait dû quitter, elle y substitue son propre espace mental aux côtés des fantômes du maréchal et de la maréchale. Mais désormais hors du temps et à distance… « J’ai procédé comme si j’avais voulu extraire un bout de rêve à une réalité qui, elle, est parfois beaucoup moins engageante ».  Ce bout de rêve s’accroche en poussières d’étoiles d’or aux tentures derrière le buste d’albâtre du Maréchal, accroche son vol en impalpables étoffes soyeuses et voilages dans l’encadrement des hautes fenêtres ou sur les meubles, ou dans différents espaces intimes marqués encore de l’intimité de ses occupants… Telle une main caressante et intruse qui recouvre d’un voile diffus une réalité de vie domestique et tranquille endormie à jamais.

      L’imaginaire de l’artiste s’engouffre dans cette béance et trouble cette présence muette d’un autre espace-temps. Telle une bulle trop gorgée de souvenirs qui éclate, éclaboussant le décor de tant de réminiscences d’enfance : galop de cavaliers, perles, gants de soie, fines étoffes de femmes richement parées pour une cérémonie de mariage. Et dans la chambre de la Maréchale, aux côtés d’un croquis fantasmé de son visage, comme transfiguré par la main de Dalila Alaoui, un voile d’oubli s’accroche aux souvenirs photographiques d’une périlleuse mission d’infirmière volontaire dans le Maroc de l’année 1907 . Le tissu et le dessin sont les deux médiums de prédilection de l’artiste, étoffes et couleurs s’entremêlent en un patchwork de vies où l’imaginaire se déploie à la reconstruction d’une mémoire. Parsemés sur les divans, les coussins ouateux aux motifs peints et cousus sont les réceptacles idéaux de ce laboratoire intime, ces coussins « où nous posons nos têtes avant de nous abandonner aux rêves« .

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  Dalila Alaoui – la province de mes rêvesannée 2015.
(1-2-5-6-7-8-9-10) : Installation I
, Château-Musée de Thorey-Lyautey
(3-4) : Installation II, Galerie 379, Nancy.

 

(*) La retraite sentimentale, Maison nationale des artistes, Nogent-sur-Marne, 2013
Entre nous, Le Maroc contemporain 2015, Institut du Monde Arabe, Paris
La province de mon rêve, Installation I, Château-Musée de Thorey-Lyautey,11 et 12 juillet 2015
La province de mon rêve, Installation II, Galerie 379, Nancy, 18 et 19 juillet 2015
Les Aumônières Contemporaines, Cathédrale St Pierre et St Paul de Troyes, 4 juin au 21 septembre 2015.
Coordonnées de l’artiste : dalila.alaoui@ic loud.com
Espace d’art contemporain 379, Nancy : association379@wanadoo.fr
 

 

Mexico Mexico, d’Isabelle Pierron

« J’y suis allée, je n’en suis pas revenue.
Faire le mur !

Je ne saurais tout raconter,
mais enfin, le mur, je l’ai fait.
Un pan ou deux… »

     C’est une belle formule de l’artiste Isabelle Pierron qui exprime en peu de mots son travail graphique de résidence-création actuellement présenté à la Galerie 379 de Nancy (1). Elle y habille les murs de la galerie d’une fresque travaillée au fusain, inspirée de ses carnets de croquis, notes et photographies issus d’un voyage au Mexique entrepris de janvier à avril 2013. Elle avait choisi Cuernacava pour « camp de base », au sud de la capitale Mexico, et élargit son périple vers Puebla et l’Etat du Guerrero, puis Oaxaca et ses alentours, Aguascalientes et Zacatecas.  L’écriture rapide et spontanée du fusain sur les murs de la galerie nancéienne est le premier jet spontané, composite et fragmentaire, de ses impressions picturales de la terre mexicaine où prédomine l’art de la fresque qui l’impressionna tant. Si un jour l’occasion lui était offerte, et pourquoi pas au Mexique, elle aimerait développer sur un espace mural plus grand, un regard plus complet de sa propre vision de ce pays immense et exubérant. Elle en imagine déjà l’articulation en trois parties : l’Enfer, le Paradis et le Purgatoire.

 

Fresques - Isabelle PierronIsabelle PIERRON, Mexico Mexico
Fusain, – face 3,60 x 2 m /côtés 2 x 2 m – (2015)

Pour l’heure, elle y a fait le mur : « comme les muralistes, là-bas, qui, de tout temps, dépeignent la marche forcée du pays entre l’enfer et le paradis. Les murs ainsi maculés d’art et de culture populaire, où se mire le quotidien, étalant gloires et vicissitudes dans une même magnificence, font rendre gorge à l’histoire et au présent. » 

     Après des études aux Beaux-Arts, Isabelle Pierron a été accessoiriste puis peintre-décoratrice à l’Opéra de Nancy pendant quinze années. Elle a formé son regard et sa gestuelle de dessinatrice aux grands formats des fonds de scène, et sa découverte des fresques murales a été un « choc » lors d’un précédent voyage au Mexique il y a dix Cuernavacaans. Elle grdait en mémoire les fresques anciennes de la cathédrale de Cuearnavaca peintes du temps du conquistador espagnol Hernǎn Cortès. Faut-il y voir un effet précurseur de ce que sera le muralisme mexicain, né au début du XXe siècle révolutionnaire. Il donnera naissance à un art populaire et monumental non seulement sur les murs d’église, mais sur les façades des maisons, des bâtiments publics, sous les préaux d’école, etc… Magnifié par de grands artistes tel Diego Rivera, l’art mural, sous forme de fresque peinte, de mosaïque ou vitrail, est promu en tout lieu, accessible à tous et le muralisme est très vivace aujourd’hui au sein d’innombrables collectifs d’artistes.

Rivera et mosaîque Fresques (XVIe siècle), cathédrale de Cuearnavaca, Mexique (cliché I.Pierron).
Fresque de Diego Rivera au Palacio Cortès de Cuernavaca
Mozaïque de graines au marché de Tepozlàn (clichés I. Pierron).

     Ses carnets de photographie et de dessins  remplis  d’une multitude d’études de paysages, d’impressions fugaces prises sur le vif, à la gouache ou au crayon au hasard des étapes et des rencontres, Isabelle Pierron rentre en France. Un an et demi s’écoulent depuis ce retour jusqu’à l’opportunité de ce travail en résidence : période de maturation qui permettra in situ à l’artiste de composer en un seul jet ces vastes croquis sur papier. C’est une autre scène d’opéra offrant au regard du public sa vision intime d’un pays chatoyant, violent et mystique, qu’elle ordonne en plusieurs thématiques fondamentales qui englobent passé ou présent autour de ses figures tutélaires : le révolutionnaire Zapata, la Vierge de Guadalupe, toute  une mythologie, mais aussi le quotidien des rues, des marchés sur les places publiques et l’exubérance de la nature.

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mexico6Isabelle PIERRON, Mexico Mexico (extraits)
Vierge de Guadalupe
, 2  x 0,60 m (fusain)
Fruits et épis de maïs 2 x 2 m (fusain)
Fresque de Zapata, 2 x 2 m (fusain)

        Au centre de la galerie, une présentation de sculptures en céramiques modelées de la main de l’artiste complète l’exposition murale : des fruits, noix de coco, et l’épi de maïs, emblème ancestral de la vie. Mais le regard d’artiste qu’Isabelle Pierron porte au Mexique, tel un hommage à ce pays lointain, serait incomplet s’il ignorait que là-bas les murs ne sont pas maculés que de peinture mais hélas quelquefois de sang. Quarante trois crânes de grès sont alignés sur le sol de la galerie à la mémoire des élèves-enseignants de l’école normale d’Ayotzinapa assassinés à Iguala dans le bus qui les transportait.

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 Isabelle PIERRON, Mexico Mexico
céramique (2015)
(1) Mexico Mexico d’Isabelle PIERRON est une exposition présentée actuellement à Nancy par l’Espace d’Art contemporain 379, dans le cadre d’une résidence-création de l’artiste.
379, Espace d’Art contemporain,  379 avenue de la Libération – 54000 Nancy. Exposition du 31 janvier au 28 février 2015. Ouvert tous les jours de 18 à 20 h. (en dehors de ces horaires, sur RV). Téléphone 03 83 97 31 96 / 06 87 60 82 94. E-mail : association379@wanadoo.fr
Mail d’Isabelle Pierron : i.pierron@free.fr

 

Alméry Lobel-Riche, images du Maroc (2)

      je suis charlie

      Dans une précédente chronique, Eros intime, je partageais ma découverte du peintre-graveur et illustrateur Alméry Lobel-Riche (1880-1950), très apprécié des bibliophiles pour ses multiples collaborations avec les grands auteurs poètes et écrivains. Il était alors question d’un recueil de 30 gravures érotiques publiées en 1937 sous le titre Arabesques intimes. Sept ans auparavant, un ensemble de 36 gravures à l’eau-forte originales tirées sur les presses du maître imprimeur Robert Coulouma à Argenteuil, accompagnait le texte d’André Chevrillon, de l’Académie française, sous le titre Un crépuscule d’Islam.

Ce livre avait déjà été publié en 1923 chez Hachette. Il avait été écrit en 1905 lors du séjour de l’écrivain à Fès. Mais l’ouvrage faisait alors 315 pages. Ce n’est qu’un extrait qui a été repris pour l’édition illustrée. Et ce que l’auteur décrit, c’est sa perception de la situation des habitants de la ville lors de la crise qui a précédé le protectorat. Le livre est déjà anachronique en 1923. Et c’est un livre d’histoire en 1930.

J’ai pu consulter et admirer cet ouvrage Un crépuscule d’Islam chez un ami collectionneur qui en possède un exemplaire imprimé sur vélin d’Arches.

 crepuscule1Alméry LOBEL-RICHE, Labour.
eau-forte sur cuivre- Crépuscule d’Islam (1930).

      La biographie du peintre-graveur (*) permet de reconstituer la genèse des illustrations de cet ouvrage. Lobel-Riche avait été incorporé en 1914 comme lieutenant dans l’Armée d’Orient. Mais après avoir été atteint du typhus, il passe les six derniers mois de la Grande Guerre au Maroc aux côtés du maréchal Lyautey. Il rapportera de ce séjour au Maroc, sous protectorat français depuis six ans, nombre de dessins et gravures qui serviront plus tard à illustrer Crépuscule d’Islam. Tous ces dessins ont été réalisés d’après nature sans perturbations fantasmatiques même si le cadrage choisi par le graveur élimine les éléments déjà présents de ce qui sera perçu comme modernité.

Montrer ainsi une charrue tirée par deux hommes (ci-dessus), c’est choisir une scène exceptionnelle. Normalement, la charrue est tirée, même en 1905, par un camélidé associé à un équidé. Mais la scène montrée, imposée par la dureté du temps (la crise de Tanger de 1905), a existé. Toutefois cette image est d’autant plus curieuse que le texte situé juste sous l’image décrit un repas chez un notable marocain utilisant pour faire plaisir à ses invités chaises, couteaux et fourchettes dont l’usage ne se diffusera au Maroc qu’au XXe siècle.

      Le texte d’André Chevrillon, écrit en 1905, brosse le tableau d’une société en pleine crise morale. Écrivain et grand voyageur (notamment en Afrique du Nord), Chevrillon, marqué par l’idéologie de son temps, note ce qu’il pense percevoir, ce qui fera écrire à François Mauriac (**) : « le monde qu’André Chevrillon avait décrit dans ses livres ne ressemblait plus à l’image qu’il en avait donnée. Il était l’historien et le témoin d’un empire qui se défaisait sous ses yeux. Les cartes qui avaient servi à ce voyageur n’eussent plus servi à personne ». Et c’est ce texte, très ancien, marqué par l’imaginaire, que vont accompagner des images anciennes et sans rapport direct avec le texte pour donner lieu à un livre présent en 1930. On est ainsi en face d’une double ellipse temporelle : 1905-1923-1930 sans rigoureusement aucun lien entre ces dates. Ceci est d’autant plus intéressant que ces images ne résument jamais le texte, ne l’éclairent d’aucune façon et ne donnent surtout pas envie de le lire, se suffisant à elles-mêmes. On est en face d’un double monologue sans dialogue possible, mais le lecteur de 1930 peut croire en ce dialogue et surtout avoir l’illusion qu’il se poursuit jusqu’à son temps. Alors que tout ici, dans cette construction surréaliste qui ne s’avoue pas en tant que telle, n’est que mise en abyme.

crepuscule islam2Alméry LOBEL-RICHE, Cinq figures de ruraux musulmans et un juif.
eau-forte sur cuivre- 
Crépuscule d’Islam (1930).

      Le colophon de l’ouvrage Crépuscule d’Islam mentionne un tirage total de 315 exemplaires. Il est daté de 1930. L’ouvrage comporte deux sortes de gravures, celles qui sont insérées dans le texte et des gravures originales qui existent à part, en dehors du texte. Celles-ci sont tirées de façons diverses avec souvent des ajouts progressifs dans le dessin. Outre cette option de distinguer ces gravures de l’impression des planches et du texte sur japon ancien, japon impérial ou vélin d’Arches, Lobel-Riche est fidèle à sa manière d’enrichir parfois certaines planches de vignettes, qu’il appelle aussi ses « remarques ».

      Ainsi il inséra dans son recueil la planche entière constituée des six portraits délimités par un trait de coupe (voir ci-dessus) avant de fractionner sa plaque de cuivre et tirer en remarques certains portraits isolés. Il est fort probable que ces remarques sont la part la plus spontanée de son travail graphique sur le motif, jetant en quelques traits de pointe sur la plaque l’esquisse d’un motif qu’il pourra au besoin compléter à l’atelier dans des compositions plus élaborées. C’est en soi une variante de l’épreuve dite de remarque dont les marges et les blancs comportent des croquis qui, en principe  chez les graveurs, étaient effacés avant l’épreuve définitive.

 crepuscule islam3Alméry LOBEL-RICHE, La clepsydre de la méderna Bou Inaniyya avec ses bols de cuivre.
eau-forte avec remarques sur cuivre- Crépuscule d’Islam (1930).

crepuscule islam4

      Cette gravure de porteur d’eau légendée Fès 1918 témoigne d’un beau velouté de noir d’aquatinte visible aussi dans beaucoup de gravures du recueil Arabesques intimes.

Dans ses scènes de rue, paysages et portraits rapportés de la ville de Fès et de sa région proche, le regard de Lobel-Riche est loin de l’orientalisme fantasmé propre à beaucoup d’artistes composant ce qui n’est pas un courant pictural.
C’est au contraire un réalisme presque photographique que nous lèguent ces images, avec un souci du détail qui porte aujourd’hui témoignage d’un monde marocain qui n’existe plus et appartient à l’Histoire.

 

 

 

 

Alméry LOBEL-RICHE
Un porteur d’eau et cinq têtes de personnages.

eau-forte sur cuivre- Crépuscule d’Islam (1930).

 

 

crepuscule islam5Alméry LOBEL-RICHE, Un guerrab ou porteur d’eau avec sa clochette pour appeler les éventuels clients.
eau-forte sur cuivre- Crépuscule d’Islam (1930).

 crepuscule islam6Alméry LOBEL-RICHE, Deux femmes de la société bourgeoise de Fès.
On voit, en dessous, une « remarque » montrant une cohorte de mendiants guidés par un homme clairvoyant.
eau-forte sur cuivre- Crépuscule d’Islam (1930).

(*) Je remercie en particulier Hugues Brivet, Alain Tixierpour leur précieuse notice.
(**) « Bloc notes », François Mauriac.

 

 

 

Métamorphoses : deux regards

     

      Doubles Images est le titre de l’exposition présentée actuellement à Nancy par l’Espace d’Art contemporain 379, dans le cadre de son cycle IV consacré en 2014 à la photographie contemporaine (1). L’option prise par Myriam Librach de montrer en binôme les univers de Bernadette Labadie et Véronique L’hoste n’allait pas de soi, sinon dans l’idée de confronter « deux imaginaires qui ne concèdent rien aux modes du jour, nous offrant un chemin d’images des plus singulières ».

doublesimages1Bernadette Labadie  Oiseau lys – 11 08 2011, tirage argentique 10×15 cm. (gauche) Véronique L’hoste  Autoportrait avec crevettes, tirage numérique 40×60 cm/Tirages Fine Art. (droite)

       Bernadette Labadie y présente des paysages au miroir, des oiseaux-fleurs, des poupées gesticulantes à tête de calice floral rouge-sang. C’est un univers de poésie évanescente qui nous emporte loin du réel puisqu’il est ici le siège de toutes les métamorphoses. Inversement, le réel est le support du discours dans la série Food Faces de Véronique L’hoste à travers une série d’autoportraits où aliments et visage humain ne font qu’un, elle interpelle frontalement et métaphoriquement notre rapport à l’aliment et à la société de consommation.

labadie251 Bernadette Labadie
 Paysage 25 11 2013, tirage argentique 10×15 cm. / 
 Oiseau lys 18 10 2012, tirage argentique 10×15 cm.

labadie181

       Telle Alice traversant le miroir du salon pour s’ouvrir à l’espace du rêve, Bernadette Labadie photographie ses paysages à la lumière du jour dans le reflet d’un carton miroir souple. « Je présente le carton au paysage » dit-elle en une formule magnifique, comme pour s’exonérer ainsi de toute intervention directe envers la nature qui briserait l’enchantement du regard. La poésie du reflet habitait déjà son univers dans la série de photos qui la fit connaître : ses prises de vue de la Place Stanislas de Nancy captées dans le reflet des flaques d’eau (Nancy Reflets, éditions Pierron, ouvrage accompagné des poèmes de Roland Clément). Touché par la beauté de ce regard, Lucien Clergue, en 1996, saluait son regard d’artiste : « Bernadette est une artiste qui transforme ce qu’elle regarde pour faire son propre portrait. Je rêve, tu rêves, nous rêvons d’un monde sans frontière, d’écharpes de Loïe Füller dansant dans le ciel, d’une statue du Commandeur qui flotte sur l’eau comme le Don Juan de Fellini voguant à Venise ».

Se consacrant intensément à la photographie depuis 1986, prenant le relais d’une activité professionnelle dans le secteur éducatif, elle aiguisera ce regard si personnel sur différents sujets, au gré de ses inspirations et déambulations : roses, légumes exotiques, pavot, plumes de corbeau ou architectures de la basiliques Saint Nicolas de Port, près de Nancy.

    Nul appareillage compliqué ou encombrant accompagne ses séances de prise de vue. Elle travaille à l’argentique, à l’ancienne. Mais chaque cliché est le fruit d’une lente maturation parmi les parcs et jardins, avec le soleil pour témoin. Nulle chimie de laboratoire non plus, les perles de rosée et les ondoiements du miroir concave ou convexe dissolvent les couleurs et les matières en un paysage onirique, ou font que les oiseaux de pétales prennent leur élan dans le bleu du ciel… Désormais, la série des oiseaux lys, qu’elle a abordée par hasard après 2011, a pris fin, laissant place à la série des poupées dont les tirages présentées à l’exposition sont très récents (mars 2014) : images secrètes et plus intimes, sans doute, qui figent l’image d’un corps-enfant comme suspendu dans un espace noir accroché à la débordante effervescence rouge d’une fleur éclose… Parmi les autres œuvres accrochées aux cimaises, elle me surprend par ce registre toute autre et moins paisible, mais n’est-ce pas de la part de Bernadette Labadie une facette nouvelle d’aborder sa thématique privilégiée du reflet, elle, justement, qui déclarait ne pas désirer photographier les humains : « les regards sont très transparents. Je crains de traverser et découvrir » (2).

doublepoupeeBernadette Labadie  Poupées 06 03 2014, tirage argentique 10×15 cm.

Véronique L’hoste  Tryptique série Food Faces Autoportrait avec crevettes / Autoportrait avec artichaud / Autoportrait avec tourteau. tirage numérique, (chacun 40×60 cm/Tirages Fine Art).

tryptiquelhoste

        Changement d’univers et de regard : c’est un sentiment de malaise qui surgit dans le premier instant de découverte de ces autoportraits de Véronique L’hoste. La position frontale du buste, comme plaqué sur vers le mur blanc du fond, la ligne verticale médiane de torsion du cou, et la tête informe basculée en arrière, phagocytée par une masse  étrangère, si éloignée de l’humain happent notre regard. Passé l’effet de surprise, l’œil voit et enregistre cette incongruité : la chose de forme, consistance et couleur variées qui dénature le visage, et lui soustrait le regard et la bouche a vocation alimentaire. Au gré des autoportraits, elle est poisson, œufs, poulpe, farine, choux rouge, chocolat, spaghettis bolognaise, etc… Prédestinée par l’homme à nourrir son corps, c’est elle qui lui mange le visage et l’engloutit. De cette confusion au niveau des sens naît la force de ces images qui brouille nos repères et dote l’image d’une froideur abstraite au lieu de célébrer la sensualité d’un corps. Et le malaise se niche là-aussi dans la confrontation de l’organique et de l’objet : nous assistons à une abstraction du corps qui devient lui-même objet, ou la prégnance de l’objet-nourriture est déjà si forte que le trouble s’installe dans l’image du corps qu’elle nous renvoie. C’est de ce trouble de l’identité et de ces brouillages de repères visuels dont use la jeune artiste mosellane, diplômée de l’Ecole Supérieure d’Art de Metz dans cette série photographique « Food Faces« . Elle se met en scène, seule face à l’objectif, avec son déclencheur, dans une rigidité de posture calculée et intériorisée qui fait corps avec la matière comestible.

autoportrait avec dauradeVéronique L’hoste  Autoportrait avec crevettes, tirage numérique 40×60 cm/Tirages Fine Art. 

      Elle a écrit vivre ce travail plastique de la série « Food Faces » comme une sorte « d’expérimentation alimentaire« . Il naît de ces figures hybrides un questionnement qui balance entre répulsion et désir dans la relation moderne de l’homme à la nourriture. Dans sa relation obsessionnelle aussi à des régimes alimentaires de tout poil, à des rituels comportementaux rigides qui flirtent avec le masochisme … Dans une série voisine et complémentaire de vingt autoportraits, intitulée « addictions« , Véronique L’hoste interroge, dans la même rigueur de posture, non plus seulement la dépendance à la nourriture, mais la dépendance à l’objet encouragée par la société de consommation. Ce travail plastique très abouti métamorphose dans la forme et dans le fond le portrait classique. Il trouve sa parfaite cohérence dans une présentation en triptyque.

    Véronique L’hoste a d’abord travaillé dans le domaine de la communication publicitaire et enseigne aujourd’hui la photographie et les arts graphiques. Depuis 2009, des expositions collectives jalonnent son parcours (Nuit Blanche à Metz 2, 16e Biennale internationale de l’Image de Nancy,… et plus récemment Galerie Artaban, Paris). (3)

  (1)  379, Espace d’Art contemporain,  379 avenue de la Libération – 54000 Nancy. Exposition du 15 au 30 novembre 2014. ouvert tous les jours de 18 à 20 h. (en dehors de ces horaires, sur RV). Téléphone 03 83 97 31 96 / 06 87 60 82 94. E-mail : association379@wanadoo.fr
(2) L’œil de Bernadette, article Est Républicain du 5 /12/2008. (3) Plus de détails sur son site : www.veroniquelhoste.fr 

14-18 : une chronique ordinaire en Anjou (partie 1)

    Je quitte temporairement ma chronique artistique pour aborder un autre territoire de la mémoire. Qui n’a pas eu entre les mains, suite à un deuil ou déménagement, la boîte de fer blanc ou l’enveloppe jaunie transmise de génération en génération conservant précieusement pêle-mêle médaillons, livrets d’état civil ou échanges de correspondance familiale ? J’y ai trouvé, en vrac, un lot de cartes postales anciennes d’un lointain cousinage dont le contenu émouvant pouvait apporter sa modeste contribution à l’actualité de la guerre 14-18. Il n’est pas ici question de fait militaire sur les champs de bataille mais de la correspondance assidue entre un « poilu » Joseph Pichonneau, né en décembre 1875, et sa femme Augustine, désormais seule à assumer le travail quotidien de la terre. Joseph et Augustine exploitent une modeste ferme à Jumelles, bourg rural de 1400 habitants au cœur de l’Anjou, à 15 kms au nord de Saumur. Ils vivent de quelques lopins de terre maraîchère et élèvent une ou plusieurs vaches.

    Dans quel état d’esprit la guerre a-t-elle arraché Joseph à sa terre ? C’était peu de temps encore la saison des moissons telle qu’en témoigne une photo ancienne prise dans le village vers 1910. J’y ai reconnu Auguste, mon grand-père maternel, encore adolescent, accoudé à la moissonneuse. Il survivra à la guerre, lui aussi, mais blessé et pensionné.

moissonsRetour de moissons, Jumelles (Anjou), 1910 (Coll. part.).

    Joseph a 39 ans quand il est mobilisé en août 1914. Jusqu’à la fin de la guerre, Augustine adressera en moyenne tous les 2 jours un courrier à son cher mari. De son côté les envois seront moins fréquents. Leur correspondance, élargie à quelques proches de la famille ou amis, nous plonge dans la quotidienneté d’un vécu où à la douleur de la séparation et la dureté des travaux quotidiens s’ajoutent à  l’angoisse du conflit. Un siècle a passé. Leur correspondance sur carte postale, minutieusement tracée à l’encre violette ou volée à l’instant du bout d’un crayon presque illisible dépasse l’intime et s’ouvre à nous, petits enfants, arrières petits enfants de ces gens dont nous ne connaissons pas même le visage, et qui nous sont pourtant si proches.

    Voici donc la chronique de ces échanges épistolaires, somme toute banale puisqu’elle fut le lot commun de millions de couples qu’un destin tragique a séparé pendant ces quatre années d’épouvante, mais dont la malhabile écriture trahit toute l’angoisse des jours(*). J’ai conservé le livret militaire d’un de ses cousins né 5 ans plus tôt en 1870. Lui-aussi a pris les armes selon la formule « a été rappelé à l’activité au 3e Régiment… ». Ce n’est pas la formule consacrée aux conscrits plus jeunes« jeune soldat appelé au service armé » ? A son âge, il est considéré comme réserviste…

camp_du_rucharddépart 66eRI

Camp du Ruchard, Indre et Loire (collection Papy Louis)
Départ de Tours du 66e Régiment d’Infanterie en 1914
  (Source 66 emeri).

    Son premier lieu de rassemblement et d’instruction qui me soit connu est le camp de Ruchard à Tours, Indre et Loire (**), où il sera versé dans la 1e compagnie du 66e Régiment d’infanterie. Le témoignage du départ de Tours de son régiment pour la guerre est laissé par une carte postale (voir ci-dessus). C’est, au sens propre, un départ la fleur au fusil.

L’effervescence est dans les têtes, la victoire sera rapide et éclatante. Il aura pu lire, comme tous ses compatriotes, la une du Petit Journal de Maine et Loire, daté du 21 août 1914 qui énonce que « Le général Bonnad, dont l’admirable enseignement à l’Ecole de Guerre est aujourd’hui appliqué par nos officiers sur les champs de bataille des Vosges et de Belgique (…) concluait que l’Allemagne est aujourd’hui encerclée, et sa chute fatale, dussions nous même subir auparavant quelques déceptions et revers.
Soyons animés de cette conviction et de l’espoir en Dieu et en nos destinées immortelles. La Croix est aussi la garde de l’épée ».

petit journalExtrait de la Une du Petit Journal de Maine et Loire daté du 21 août 1914  (coll. part.).

    Joseph a le moral. De septembre à novembre, il mène instruction militaire et manœuvres dans des cantonnements au nord de Paris. Le 9 octobre, depuis Bougival, au dos d’une carte postale célébrant le retour de la Lorraine dans le giron de la France, il écrit : « depuis 2 mois passés, on ne le tient pas encore, mais on espère vers la Toussaint tant pis si on se trompe (…) espérons que bientôt nous pourrons imiter ce tableau »… Le voici à Ecouen en novembre 1914. En décembre, il est affecté au 70e Territorial, 6e compagnie.

Augustine a un frère, Eugène. Lui-même au front, il bénéficie d’une permission de 48 heures à Noël pour la naissance de sa fille. Il tente de rassurer sa sœur : « chère soeur, vous me dites que Joseph est parti au feu, mais écoutez, il ne faut vous faire du chagrin de trop, il peut bien ne rien attraper. Cela ne vous avance à rien de vous faire de mauvaise idée. Il faut bien espérer qu’il ne lui arrive rien, sachant que c’est bien dur, mais enfin il ne faut pas perdre courage, moi aussi je suis pour partir ».

glorieux 75 Augustine est inquiète. Elle lui envoie carte sur carte , et des colis : Je t’écris deux lettres pour te donner de mes nouvelles et en même temps en recevoir des tiennes car je m’ennuie beaucoup de ne pas savoir où que vous êtes mais je pense bien que c’est parce que vous ne pouvez pas écrire mon cher Joseph…   19 janvier 1915 – Carte de Joseph :  » Ma bien chère Augustine, (…) je te remercie bien de m’avoir envoyé du tabac, mais je te dirais que nous n’en manquons pas pour le moment. J’ai également des mouchoirs suffisamment. Je suis bien content de voir que tu penses bien à moi mais ce n’est pas utile de m’envoyer autre chose car je ne manque de rien. Mais pas de rien car toi ma bien chère amie tu me manques beaucoup. 21/01 – Carte n°10 : tu t’inquiètes à cause que nous changeons souvent de cantonnement mais il ne faut pas que ça t’ennuie car il y en a qui sont plus à plaindre que nous. Ceux du 71 y sont rendu et je ne sais pas si nous irons les rejoindre. Tu as entendu dire que nous étions mal vu par les civils où nous sommes. Oui en arrivant ils avaient l’air un peu difficile, mais c’est à cause de ceux qui étaient passés avant nous car ils avaient volé des volailles, mais à présent on très bien vu. »

    Joséphine, sœur de Joseph et Augustine le pressent d’écrire où il se trouve. Sans réponse : je m’ennuie de ne pas savoir où vous êtes, mais je pense bien que c’est parce que vous ne pouvez pas écrire (…) Tu me dis aussi de vendre du blé si j’ai besoin d’argent. Je te dirais que non, mon cher Joseph, je n’en ai pas besoin…(Augustine)   Aucune information ne filtre sur le lieu où cantonne Joseph qui cesse toute correspondance pendant 2 semaines, au grand désespoir de sa femme qui le renseigne quotidiennement des travaux au champ : je t’avais dit mon cher Joseph que j’allais semé de l’avoine. C’est fait, j’’ai semé de l’avoine mercredi soir et en même temps j’ai semé une planche de (vessreau) à côté.  Comme tu savais bien cher ami que je n’avais pas d’avoine j’en ai acheté ; elle me coûte 3 francs le boisseau… ça fait que je suis bien débarrassée de ce morceau là car ce n’est pas de la terre bien commode à travailler (5 mars 1915)… »

Des cartes signées par deux sœurs de Joseph, qui habitent les villages proches, font état des nouvelles familiales et de l’entraide pour les travaux des champs, en l’absence de bras masculins :
 … Je vais toute la semaine chez vous, on y va arser du blé et ça va bien à Augustine, elle n’est pas plus empruntée qu’un homme. Si il n’y manquait rien on pourrait dire que ce serait un homme, mais il faudrait mieux encore avoir chacun son mari, on serait plus heureux tous (…) Mon cher frère je vous envoie un colis de petits beurres, il paraît que ça vous fait bien dans le vécu (Joséphine -15 mars).
Pierre (mari au front) va un peu mieux, voilà 15 jours qu’ils l’ont opéré. Maintenant j’espère qu’il va s’en tirer (Victorine, 30 mars).

… Je t’ai dit sur ma dernière lettre que j’avais vendu des pommes de terre mais je ne t’ai pas dit combien que je les vends ni quel jour : ce sera le 15 mai et il les paie 9 francs les 100 kgs… Je t’écrirai plus longuement et je t’envoie 5 francs. Ce sera, avec ton cher camarade qui écrit pour toi, pour trinquer à ma santé aussitôt que vous le pourrez (Augustine, 6 juin).

    A partir d’avril 1915, Un échange de courrier est entretenu entre Françoise B., demeurant à Aubigné (Sarthe), et Augustine : Pour vous désennuyer et moi aussi je vous fait ce mot. Demain nous commencerons le carnet de pain, nous avons 400 grammes à manger par jour et les vieillards 200 grammes ainsi que les gosses, je pense que chez vous c’est la même chose. Allons ma chère amie bon courage et bonne chance… La suite de la correspondance entre Françoise et Augustine nous apprendra la cause de leur lien : Henri le mari de Françoise est proche compagnon d’armes de Joseph, dans le même régiment. L’amitié des deux hommes a rapproché les deux femmes. Mais bientôt, Joseph sera muté et séparé d’Henri : « quel ennui de les voir séparés l’un de l’autre (…) Où va se diriger mon mari. J’ai grand peur qu’il soit mis dans les tranchées,(…) quel tourment ma chère amie, que je serais heureuse si la guerre était finie pour avoir nos maris auprès de nous « (Françoise, 31 mai).

(*) Pour des raisons de compréhension, j’ai pris la liberté de modifier certains éléments de syntaxe. J’ai conservé aussi certains mots qui relèvent du patois angevin, dont j’ignore le sens.

(**)  Merci au site de Papy Louis, la traversée d’un siècle, où j’ai trouvé la photographie du site de Ruchard. Ce site très riche et bien documenté évoque la vie bien remplie d’un angevin sur les rives de la Loire, dans des lieux très proches où vécurent Joseph et Augustine. A découvrir…

A suivre …

14-18 : une chronique ordinaire en Anjou (partie 2)

suite…

    Augustine est accaparée par les travaux agricoles dont elle tient informé Joseph quotidiennement :  Mon bien cher ami tu m’avais dit que j’avais bien réussi mon trèfle. Mais non, je n’y suis pas… car il me fait beaucoup d’embarras. Hier dimanche je l’avais mis en fourcherée, encore heureux qu’il n’avait pas tombé d’eau car les fourcherées étaient toutes défaites et il faisait tellement de vent que nous ne pouvions pas les faire tenir, et il se prépare une nuitée d’eau (01/06/1915)
…. J’ai vendu ma taure (génisse) hier et je l’ai livrée hier soir. Je la vends 560 francs et elle est à son temps le 18; Il était temps de la vendre mon cher Joseph. Je pense que cela t’ennuie car je sais que tu voulais la garder mais moi je ne fais pas comme je veux (17/06)…
…. Je n’ai pas bien du temps à perdre car aujourd’hui dimanche il fait beau temps, je vais allé chercher une charretée de foin dans le pré des Faiguées ce soir car demain lundi, s’il fait beau, je vais faire ma barge. Maurice E. va m’aider. Il est là pour 15 jours, il n’y en a pas beaucoup qui se sont rendu pour 15 jours ; Dire que vous, ce n’est pas possible de vous voir… Oui c’est dur, depuis bientôt 11 mois que l’on ne s’est pas vu . Quand, mon cher ami, aurons-nous le bonheur de se revoir ?
 (20/06).

…. Ce matin j’ai été dans le champ de l’Arche, j’ai vu toute la récolte qui aurait bien besoin de moi. Et dire que je ne peux pas avancer, mon bien cher ami (…) comment veux-tu que je puisse y arriver, mes pois ont poussé un peu mais le (bauyer) pousse bien aussi, je t’assure il y a de beaux pommiers et en même temps de belles pommes, mais pour la vigne il ne faut pas y compter car il n’y a rien du tout. Je finis de couper mon blé et mon avoine mais ce n’est encore pas enjavelé car il tombe de l’eau tous les jours (27/07)…
…. J’ai payé le marais. Tu m’avais dit qu’il y en avait pour 65 francs, j’en ai payé pour 82 francs. J’ai aussi payé le lisier pour 30 francs. Je ne me rappelle pas si je te l’avais dit car je ne me rappelle de rien, il y a bien à perdre la tête de voir de pareilles choses mon bien cher Joseph. Je te parle de ton marais, tu penses bien que je ne vais pas en acheter cette année car il faudrait encore que je m’occupe de cela Je ne le peux pas. Si on a trop de vaches on en vendra une
 (30/06).

chien

Augustine utilise fréquemment des cartes de propagande de ce type. Elle les rédige souvent
aussi depuis la gare de Longué, d’où elle les poste. Le train sert de « colonne vertébrale »
entre les différents villages. C’est de là que partent aussi les soldats. La plupart de ces lignes
sont aujourd’hui désaffectées.

HenriHenri (au premier plan au centre), avril 1915 (coll. part.).

    Augustine se lamente de la rareté des permissions de son mari. Son cousin Henri la rassure en lui écrivant « tu me dis que tu as été quelques jours sans recevoir de nouvelles de ton mari, mais les lettres vont très mal en ce moment...(carte du13/04 ci-dessus).  Nous savons qu’elle répond à quelques cartes de Joseph, mais qui sont introuvables. De fait, il n’existe aucune information de sa part sur sa localisation (il n’avait pas le droit de signaler sa position dans le courrier). Il arrive aussi qu’il n’écrive pas lui-même mais fasse écrire à Augustine par le biais d’un camarade soldat disponible dans sa section : une entraide entre compagnons d’infortune qui semblait répandue, tant le lien continu avec les proches était vital et source de réconfort mutuel. De même, à l’inverse, était précieuse la même entraide dans le village.
Par exemple, la carte de Joséphine qui écrit à Joseph (07/07) : deux mots pour te dire qu’Augustine est en train de faire la barge de foin, elle me dit de t’envoyer une carte car elle n’a point le temps d’écrire en ce moment car le temps n’est pas sûr. Il ne faut pas que tu t’inquiètes que ce soit moi qui t’écrive, car Augustine n’est pas malade…

    Nous avons par contre une carte d’Augustine envoyée à Joseph en décembre 1916, à l’adresse du 270e  train régimentaire, secteur 74. Nous le savons au 70e territorial en décembre 1915. Ce serait conforme à la logique (si logique il y a) dans la mesure où les régiments de réserve se rattachaient aux régiments d’active dont ils reprenaient la numérotation augmentée de 200 (cf site très documenté www.chtimiste.com). Je remercie les contributeurs de m’avoir informé de ce qu’était un train régimentaire : il approvisionnait en vivres et matériels les besoins journaliers des troupes combattantes (vivres, cuisines roulantes, chevaux, caissons en munitions…). Il suivait le mouvement des troupes au plus près des zones de front, mais pouvait aussi être maintenu en arrière. Beaucoup de réservistes y étaient affectés. Il est donc permis de supposer que Joseph était présent sur les fronts de la Somme ou de Meuse, et à la bataille de Verdun. Qu’il aurait pu envoyer, par exemple, la carte postale ci-dessous à Augustine.

canonFront de Somme (coll.part.). 

… Mes nouvelles sont bonnes pour le moment, écrit-elle (27/07), et j’espère que ma carte te trouve de même. Je t’écris aussi pour te dire que jce matin, j’ai été dans le champ de l’Arche et j’ai vu toute la récolte qui aurait bien besoin de moi. Et dire que je ne peux pas avancer, mon bien cher ami, quand je suis prête à faire quelque chose, il me (faudrait avoir un mois), mais comment veux-tu que je puisse y arriver… Mes pois ont pousser un peu, mais le (bauyer) pousse bien aussi. Je t’assure, il y a de beaux pommiers et en même temps de belles pommes, mais pour la vigne, il ne faut pas y compter car il n’y a rien du tout. Je finis de couper mon blé et mon avoine, mais ce n’est pas encore (enjavelé) car il tombe de l’eau tous les jours…

hommageRecto de 2 cartes envoyées par Augustine (juin et février 1915) (coll. Part).

… Je t’ai écrit une lettre hier où je parlais de notre vache. Il devait venir un Marchand, il est venu hier soir (…) Moi je lui ai fait cher un peu à 650 francs et je n’ai rien ôté, et lui m’en a dit tout de suite 580, et avant de repartir m’en a dit 600; tu penses bien que cela m’a rendu bien en peine mais comme tu m’as dit que tu la verrais, peut être que j’ai mal travaillé !  Je ne sais pas s’il sera encore temps mais je te prie de me répondre de suite, puisque Maître C. l’a vue et va pouvoir te renseigner (01/09).

… Hier j’étais au marais et je m’ennuyais beaucoup pour voir si j’avais de tes nouvelles (…)  j’y repars aujourd’hui, toutes les 3 avec les deux filles faire nos deux charretées (02/09).
… Je m’attendais à avoir de tes nouvelles aujourd’hui mais je n’ai rien reçu. Je me demande si tu as besoin de quelque chose, dis-moi le, je te l’enverrai avec plaisir mon cher Joseph, aujourd’hui jeudi je compte aller au Braixe acheter du marais, ça va dépendre du prix, je te le récrirai. Je te prie de me dire si tu as beaucoup de furoncles et si tu souffres beaucoup et tu me diras aussi si tu es en danger (09/09).

    L’angoisse affleure plus dans les propos d’Augustine. Joseph écrit plus rarement encore. La période correspond à la nouvelle offensive française et britannique en Champagne et en Artois qui se soldera par un échec sanglant en octobre (138.000 morts et blessés côté alliés).
Augustine est très triste car Joseph lui annonce qu’il  repart à la compagnie : « en recevant ta carte, je ne crois pas avoir eu tant de chagrin depuis que tu es parti (14 septembre 1915).
… Je te prie de m’écrire bien souvent puisque tu me dis que tu te trouves avec un ancien camarade. Si tu as de bons camarades, ils ne refuseront pas de t’écrire quelques lignes pour moi pour me consoler car je t’assure que je m’ennuie beaucoup (21/09).
 … Je t’ai déjà écrit 5 fois à ta compagnie, et cette carte qui fait 6 fois, et moi mon bien cher Joseph, je n’ai jamais reçu de lettre de toi depuis celle datée du 2 et aussi je te promets que je trouve le temps bien long (13/10).

Les cartes de Joseph reprennent début octobre. Maître M., un voisin de son village est dans une compagnie voisine. Il souhaiterait le rejoindre :
… Je l’ai appris par Marie M. (…). Si tu veux les rejoindre, il en parlerai bien au capitaine, mais (…) c’est pas gagné (6 octobre, Augustine).
… Cette maudite guerre qui ne finit jamais encore… Mon bien cher petit tu as l’air étonné comme je te demande des nouvelles si souvent mais je t’assure qu’il ne faut pas que cela te déplaise car tu dois bien comprendre combien je suis ennuyée et lasse de tout cela. Assure-moi que toi, cher ami, tu es bien malheureux et que tu ne fais pas comme tu veux (…) fais donc pour le mieux mon petit chéri. Je vais te dire aussi que notre petit veau va un peu mieux. Allons mon plus cher ami, à une autre fois (28/11).
… Espérons que bientôt nous aurons le grand bonheur de voir finir cette triste et dure campagne et vous voir rentrés près de nous (…) cher ami il faut prendre courage et espérer que nous aurons bientôt la fin de cette triste vie-là (28/12, carte de vœux d’Augustine à Maître M.).

Le 29/12, Augustine écrit à Joseph qu’elle est chez Eugénie avec Joséphine et Henri, qui rajoute sur la même carte: cher frèr(o) je suis en permission pour 6 jours et je suis chez Eugénie tous trois avec ta famille. Mais j’aurais bien aimé y aller 8 jours plus tôt, on aurait pu boire un verre ensemble.

à suivre…

14-18 : une chronique ordinaire en Anjou (partie 3)

… suite

    Déjà 17 mois de conflit. L’envoi des vœux pour la nouvelle année 1916 est assorti pour tous, famille et amis, d’une même imploration : que cette guerre affreuse finisse !

    Ainsi les vœux d’Eugénie à sa sœur Augustine : ce serait bien à désirer que l’on se réunisse tous bientôt car depuis le temps que cela dure c’est décourageant de ne jamais voir la fin (01/01)…)
Augustine à Joseph : En même temps qu’à toi, j’envoie une carte à ton camarade qui écrit pour toi. Tu me dis mon cher Joseph que tu es à 7 ou 8 kms du régiment, tu serais bien aimable de me dire si le régiment est dans les tranchées. Tu m’as bien dit que tu changes  mais tu ne m’as pas dit si ton régiment retournait au front et en ce moment il y en a beaucoup qui sont au repos (…) Je termine en t’embrassant bien des mille fois mais malheureusement de bien loin. Espérons qu’un jour viendra où nous aurons le bonheur de s’embrasser de plus près (…)(30/01).

 les alliésCarte envoyée à Augustine pendant la bataille de la Somme (coll. Part).

    Les cartes postales sont très rares. Egarées sans doute. J’ai juste trouvé une carte de Maître M. à Augustine qui souhaîte sa fête, en quelques mots : j’aurais bien voulu être dans un patelin pour vous choisir une belle carte (…) mais vous savez dans nos tranchées nous avons de maigres choix…(25/08).
Une carte de sa sœur Ernestine M. : mon cher Henri est arrivé en permission mercredi jour de Toussaint. Je t’assure que cela m’a beaucoup surpris car je ne m’y attendais pas du tout. Et pourtant, il n’y a pas longtemps qu’il était rendu. Je n’avais pas de nouvelles depuis 8 jours, j’étais même bien inquiète. Comme il était à l’attaque de la Somme avec plusieurs de ses camarades blessés, je me demandais si j’aurai le bonheur de le revoir. Enfin c’est beau de les voir arriver, mais il faudrait que ce soit pour toujours, mais malheureusement on n’en voit jamais le bout. Mon pauvre Henri est reparti d’hier soir loin de le (vouloir) car il en a vu de rudes (20/11).

    En décembre 1916 je retrouve la trace d’affectation de Joseph au 270 de ligne, train régimentaire, secteur 74.
La carte d’anniversaire d’Augustine à Joseph est empreinte de tristesse: mon cher ami, qui donc aurait quelquefois pensé qu’à l’âge de 41 ans on nous aurait imposé un pareil passage. Dire que voilà 28 mois que nous passons éloignés de nos plus chers et vous voir, souvent au risque de votre pauvre vie. Enfin bien cher petit ami j’espère et je désire de tout mon cœur qu’à l’âge de tes 42 ans, nous aurons le grand bonheur d’être réunis pour y vivre encore de longues années (04/12).

    Et puis… Une pointe d’humour soudain, dans une correspondance d’Augustine à son mari. Elle est rare et la voici dans son entier : nous avons pourtant de grands ennuis et guère envie de dire de blagues mais quelquefois il le faut tout de même : hier soir mes chers amis Louis M, sa femme Marie et le petit Armand sont venus me trouver dans l’ouche. Presqu’aussitôt leur arrivée s’est amené un vol de perdrix, Louis les a approchées et (…) les a tirées en vol. Et nous voyons cette petite malheureuse descendre, et moi je n’avais encore jamais vu un pareil coup de si près. Louis en revenant près de nous m’a dit de (t’écrire) qu’il ne pense pas que tu en avais fait autant pendant ta permission. Tu vois comme ils sont aimables, ils me l’ont donnée pour toi et le soir même ils sont revenus veiller tous les trois et ça m’a fait grand plaisir et bien désennuyée car le temps est bien long. Et cette chère Marie m’a dit de ne pas oublier de te dire que son mari avait tiré un coup devant moi, un coup de fusil, ne pense pas autre chose… Allons mon bien cher petit ami, rigole un peu ainsi que ton cher camarade pour votre Noël car il me semble que vous êtes comme moi et que cela ne vous arrive pas souvent… Le lundi soir les oreilles auraient dû te sonner car nous avons beaucoup parlé de toi (21/12).

bebes

Le thème de l’enfant est fréquent sur les cartes, mais j’avoue que le message de celle-ci m’échappe !
Faudrait-il attendre que ces bébés deviennent soldats pour arracher enfin la victoire !

    A l’approche de 1917, à nouveau les vœux de bonne année, mais encore plus désenchantés de la part de nos poilus, dont l’espoir le plus fort est de survivre à cette sale guerre qui n’en finit pas : il y a encore des dures journées à passer, mais il faut espérer qu’on les passera comme cette année du mieux que l’on pourra puisqu’on ne peut nous en empêcher (…)(à sa sœur Augustine,carte d’Henri depuis Vousmitrey, secteur 164, le 27/12/1916).
… Puisque nous ne pouvons encore pas faire mieux pour les étrennes, je t’envoie encore cette petite carte pour répondre à ton aimable lettre que j’ai reçue hier (…). Je t’écris cette carte à 11 heures. Mon carré de litière vient d’arriver. Cette fois j’en ai pour 27 francs. Je crois qu’il y en aura bien gros à couper, ce qui m’ennuie (…)(Augustine, 29/12).
Augustine qui reçoit d’Aubigné les vœux de Françoise B. : Henri me dit qu’il a grand peur d’être changé d’affectation. Il a le regret de ne pas avoir d’enfants. Je voudrais, moi, avoir une demi-douzaine d’enfants pour avoir mon mari auprès de moi. Que je me fais d’ennui de ne pas avoir de gosse. Je sais que ça me désennuierait, ça fait une distraction (30/12)

  Dans les manuels d’histoire, l’année 1917 est décrite comme une année trouble. L’ensemble des troupes est en colère et en plein désarroi face aux terribles pertes des combats dont on ne voit pas l’issue. Les journaux relaient la lassitude et l’échec des gouvernements. L’impatience de la population civile s’accroît. Elle est touchée de plein fouet par les rigueurs de la guerre, fatiguée et exsangue. Un courrier trop rare de Joseph ne permet pas de percevoir une ambiance délétère au front. Mais les cartes de Joséphine traduisent bien ce climat de plus en plus dépressif : la surcharge de ses labeurs quotidiens, mais plus viscéralement encore la lassitude extrême dans l’attente du retour au pays de Joseph, ou même d’un simple mot sur une carte qui la persuade qu’il est toujours vivant…
… Que donc cela veut dire que je ne reçoive plus rien de toi ? Es-tu malade ou t’est-il arrivé malheur ? C’est-il triste d’être si loin de toi et de ne pouvoir voir ce qui se passe. Je vis dans une grande inquiétude. Mon bien cher ami, je te prie, fais moi écrire ou toi-même envoie-moi quelque chose si tu le peux, car que je suis malheureuse… Je n’ai rien reçu depuis ta lettre du 15 (Augustine, 23/01/1917),

…Que tu me fait d’ennui et de peine de ne pas me donner de tes nouvelles. Que cela veut-il dire : depuis 15 jours je n’ai rien reçu de toi (…) Plus tu vas, plus tu me laisses dans l’ennui. Mets toi donc à ma place si tu étais 15 jours sans recevoir de mes nouvelles, que je serais comme toi au danger, que penseras-tu de moi. Pourtant moi je te donne des miennes, toujours tous les 2 jours. Je ne te demande pourtant pas l’impossible, seulement que quelques lignes afin de savoir l’état de ta santé, mon petit ami (24/04).

… Moi je ne fais que travailler tous les jours alors on n’a pas seulement le temps d’écrire. Tu sais la même chose, tu as du travail par-dessus la tête et puis tu ne dois pas être bien forte (Henri à Augustine, 20/04).

Détresse qui n’empêche pas le bon mot quand Charles, autre frère d’Augustine lui envoie cette carte de 1er avril :  je m’empresse de venir t’offrir une petite friture pour le 1er avril, mais tout ce que je regrette est de ne pas pouvoir t’offrir la poêle pour les faire frire…

poisson d'avril

    Le soutien se manifeste par l’envoi de colis qu’Augustine envoie à Joseph en cantonnement à Mareuil en Champagne : comme je vais à Longué, je vais en profiter pour t’envoyer un colis de rillettes, et un aussi à ton cher camarade, et à chacun une petite femme pour vous distraire. Je ne sais pas si cela va vous faire plaisir, sans doute qu’il manque encore bien des choses, surtout la liberté pour être heureux. C’est toujours la misère que de ne rien voir pour prévoir la fin (18/05)… Si ton colis n’était pas rendu quand tu partiras, je te prie de dire à ton cher camarade qui écrit pour toi, de le manger car il le mérite bien. Hier en arrivant de faner, j’ai eu le plaisir de recevoir deux lettres de toi (19/06).
… Notre sœur va t’envoyer un colis depuis Baugé, mon petit ami, tu me diras si vous êtes aussi bien nourris comme vous l’étiez au Train régimentaire, et si vous êtes moins au danger, et soit bien aimable de me dire la vérité. Si tu es mal il ne faut pas me dire que tu es bien mon cher Joseph… (31/05).

AugustineRecto de carte d’Augustine, 04 juillet 1917. (coll. part.).

   Françoise B. apprend à Augustine le changement d’affectation d’Henri, qui ne verra donc plus Joseph : quel ennui de les voir séparés l’un de l’autre (…) où va se diriger mon mari ? Que j’ai grand peur qu’il soit mis dans les tranchées ! Quels tourments, ma chère amie, que je serais heureuse si la guerre était finie pour avoir nos maris auprès de nous ! (31/05)… Mon mari devait arriver dimanche matin mais il n’est pas (en)venu à la gare. Il a été changé de régiment au moment de partir. Vous pensez que l’on a de la peine. Sa venue va être peut-être retardée d’un mois. Que je m’ennuie, que je trouve le temps long ma chère amie (19/06).

à suivre …

 

14-18 : une chronique ordinaire en Anjou (partie 4)

suite et fin …

JumellesLe bourg de Jumelles, années 1910 (coll. part.)

    A la mi-juillet, Joseph arrive en permission à Jumelles pour quelques jours, puis repart en train. Il est difficile de le localiser sur le front, en l’absence d’indices écrits de sa main, ou d’adresse postale identifiée. Les archives militaires renseignent toutefois que le 270e Territorial a été dissous en juin 1917. La plupart intégrant le 71e. Ce qui permettrait de confirmer le secteur où Joseph fut présent dans les rangs du train régimentaire : la Somme et la Marne (avril/mai 1917), puis la Woëvre, Verdun-Côte du Poivre (juin/septembre 1917) et la tranchée de Calonne (novembre 1917/mars 1918).

… Je souhaite de tout cœur que cette carte te retrouve en bonne santé, de même que je crois que bientôt tu vas venir me surprendre, ou bien, si tu as besoin d’un certificat, tu n’as qu’à me l’écrire.(…) Il fait grand chaud depuis que tu es reparti, toute la récolte est bonne à couper, allons, à bientôt j’espère te voir, ta femme qui t’embrasse de tout son cœur.(Augustine à Joseph, 24/07).
C’est la saison des moissons : de Vivy, un village proche, Marguerite D. écrit à sa tante Augustine : si vous avez besoin de moi pour battre à la machine, vous n’avez qu’à me le dire, ça me fera une occasion pour aller vous voir (26/07).

De quel certificat s’agit-il ? Elle le mentionne encore plus tard. La main d’œuvre étant très sollicitée pendant la période des foins, s’agit-il d’une attestation (que délivrait le maire, par exemple ) sollicitant les autorités militaires à accorder à Joseph une permission agricole exceptionnelle ? J’ai un grand-père qui a eu ainsi une permission agricole de 30 jours en juin 1917.
… je vais mieux de mes douleurs car j’étais bien malheureuse. J’ai été plusieurs jours sans manger et sans dormir. Je voudrais bien te voir revenir, je ne reçois pas souvent de tes nouvelles, (…) je trouve le temps bien long et je vis dans l’inquiétude. Aujourd’hui jeudi tu dois avoir ton certificat et tu ne vas peut être pas tarder à venir. Hier j’ai ramassé le blé sous le hangar, et l’avoine n’est pas encore rentrée car tous les jours il tombe de l’eau (09/08).

    Augustine envoie de l’argent à son frère Henri, par l’intermédiaire du courrier de sa femme Joséphine. Il lui répond : je te remercie du billet de 3 francs que tu as donné à Joséphine, mais il ne faut pas m’en donner comme ça, j’en ai pas besoin et toi tu en as besoin pour Joseph (…) Je suis dans un camp avec le commandant où là on ne trouve pas beaucoup de pinard à acheter, quelquefois mais pas souvent. Je te remercie bien des fois, tu te prives pour moi. Je n’ai pas grand-chose de nouveau à te raconter, qu’il tombe de l’eau tous les jours depuis 8 jours (05/08).

accoursCarte du 24 septembre 1917 d’Augustine à Joseph : le moral est au plus bas :
… Que deviens-tu ? Dire que je ne reçois plus de nouvelles. Voila dix jours que tu n’as pas fait écrire. Malheureusement t’est-il arrivé malheur ? Sauf cela tu n’es pas raisonnable de me laisser dans l’ennui comme je suis bien souvent. Je n’ai pas une seule voisine qui reste tant dans la peine plus que moi. Plus de la moitié du temps je ne reçois plus de nouvelles. Je n’ai même pas le courage de t’écrire. Je sais que tu es bien malheureux de ne pouvoir écrire, mais moi pendant ce temps-là, je suis bien malheureuse de ne pouvoir écrire. Allons mon cher ami, je suis en bonne santé mais lorsque je t’écris je me fais bien du chagrin de ne rien recevoir.
Deux mots pour te dire que je désire de tout mon cœur que cette carte te retrouve de même qu’elle me quitte, et mon petit Joseph, que je viens de recevoir ta lettre datée du 26, avec le grand plaisir que ça m’a fait de recevoir de tes nouvelles. Tu me dis que tu es surpris que je te dise que je suis sans nouvelles… J’ai été 10 jours sans en recevoir, (…), allons mon petit Joseph, je ne t’en marque pas long car j’ai une journée pour arracher des pommes de terre, demain je t’en écrirai plus long… (29/09).
Et puis, soulagement, Joseph arrive enfin en permission autour du 1er novembre, à la suite de laquelle il n’écrira que 2 lettres en 15 jours : j’espère de tout mon cœur que tu es en bonne santé car dans le sale coin où tu es parti, il ne fait pas bon (Augustine, 14/11).

Ton cher camarade me dit que tu es en bonne santé et que tu couches dans une chambre qui est chauffée. Tu me diras où tu couches, sans doute dans la chambre mais pas dans un lit. Enfin ça me fait grand plaisir de savoir que tu n’es pas trop mal placé mais mon plus grand désir serait de voir la fin de cette malheureuse guerre, et elle ne vient jamais (28/11),
J’ai reçu ta lettre du 29 à Longué. Elle m’a fait un grand plaisir de te savoir en bonne santé. Espérons que nous aurons grand bonheur à la fin de cette maudite guerre qui nous fait tant souffrir. Je ne vais pas te marquer bien long, il fait bon, le temps est bien clair. Il a gelé bien dur cette nuit, je crois que le temps va se couvrir. Mon bien cher Joseph, j’ai aussi à te dire que Maître A. ne va pas faire de goutte. Je ne sais pas comment je vais faire, je ne pourrai avoir la barrique. Pour le cidre, j’en ai mis en bouteille hier et aujourd’hui je vais (soutirer). (04/12).

C’est bientôt la nouvelle année. Augustine reçoit les vœux de sa cousine dont le mari est affecté dans l’Est à Danmarie. B., un de ses frères, lui envoie une photographie annonçant son changement de régiment : je viens de quitter ma brave coursière qui est à coté de moi (photo) maintenant je suis en formation pour repartir – 105 me Régiment d’artillerie, 66e batterie 17e pièce (29/17).

chevalQuelque part aux armées, décembre 1917.

    La même impatience que la guerre finisse continue de ponctuer les échanges entre Augustine et Joseph : l’envoi de colis, la naissance d’un veau à la ferme : j’ai des nouvelles de la maison,il y a du nouveau elle a une petite taure et Charmante sera à son temps le 1er février, quand ce sera son tour tu seras peut être à la maison (1801/1917),
puis en retour la patience résignée de Joseph : : pour le travail fait comme d’habitude pour le mieux et tout ira bien (13/04).

    Et le drame qui touche Françoise B. précisant à Augustine la mort au front de son mari Henri : ma chère amie (…), je vous disais que j’ai eu une lettre de mon frère qui me parle de mon mari. Il me dit qu’il a vu un camarade qui a vu l’accident se produire : ses chevaux se sont emballé, son guide a cassé. Tombant dans un précipice, il était impossible pour mon mari de s’en tirer. On m’a dit que s’il avait sauté de la voiture, il ne se serait peut être pas tué. Il est enterré au cimetière de Merquantour, tombe 306 à Sommedieue… (15/03).
… Je ne puis pas vous dire grand-chose de ma situation car vous devez toujours penser que les peines sont grandes. Je vis de grand ennui, rien pour me distraire, que de la peine à avoir. J’ai été malade mais je suis rétablie, je suis en bonne santé (12/10). 

…. Je viens de recevoir tes lettres datées du 23, 24 et du 25 du mois et ça m’a fait un grand plaisir carattente mon cher Joseph tu as été 11 jours sans me faire écrire. J’étais dans le plus grand des ennuis, je n’avais plus le courage de rien, et moi qui ai tant de travail : hier j’ai ramassé ma luzerne et je compte faire la barge de trèfle vendredi si le temps ne change pas (29/05),
… Hélas que vous devez être malheureux, et même devez souffrir beaucoup de la soif. Mon cher Joseph, je te prie de me dire si tu as besoin que je t’envoie quelque chose, soit de l’argent, soit des colis. Sois bien aimable de me dire si tu es en danger. Je n’ai rien reçu depuis le 4, cela ne fait pas beaucoup de temps, mais tout de suite je m’ennuie avec une pareille misère on peut bien vivre dans l’inquiétude (06/06),
… Je ne suis pas d’un bon tour car je suis bien enrhumée, avec bien trop de travail : j’ai tout le pré à faner et je suis seule. Ils n’ont pas tout fauché hier, et aujourd’hui le père R. a fini le pré. Maintenant il fauche le champ de l’arche. Les sangliers ont fait du dégât cette année dans mon pré près des brulits. ; Je n’ai pas reçu de lettre depuis 4 jours, qu’une carte datée du 20. Si j’ai une lettre aujourd’hui je te récrirai demain matin. Allons mon bien cher petit Joseph, je te souhaite une bonne santé et une bonne chance, ta femme qui t’aime et qui t’embrasse bien tendrement (25/06).

Les propos qui suivent d’Augustine à Joseph sont énigmatiques : Qui est la petite Charlotte ?

… Ce matin je suis allé voir ce que devenait Charlotte. Il y a 3 semaines que je ne l’avais pas vue. Maintenant je suis à même d’en engager une qui est sortie de sa place : la plus âgée des petites A…. Mais elle n’a pas le même caractère. J’aime beaucoup Charlotte. Quand je leur ai parlé d’en prendre une autre, toutes les deux, la mère et la fille, se sont mises à pleurer. Je ne sais comment faire, c’est embêtant d’avoir tant de travail et personne qui me donne la main (30/06),
… Maurice te l’aura dit : j’ai des maux, je pars à Longué parler au pharmacien. Je croyais que ça allait mieux, mais je vois qu’il en revient d’autres. Mais sois tranquille, je ne suis pas malade, c’est sans doute du mauvais sang (19/08),

S’en suit une nouvelle carte d’Augustine adressée à sa sœur qui habite Vivy, un bourg voisin :
… Ma dartre a disparu, j’en suis bien contente. Je regrette beaucoup de ne pas lui avoir mené ma Charlotte. Je n’y pensais pas sur le moment. Je vous ai dit qu’elle avait la tête couverte de maux en cela ne va pas en diminuant. Peut être que l’homme les guérit aussi. Comme il n’a pas besoin de voir, seriez vous bien aimable de lui en parler le plus tôt possible et me récrire de suite s’il veut la voir. Je la lui amènerait. Elle a la tête d’une seule croûte et tous ses cheveux sont collés. S’il veut savoir l’âge, elle a 13 ans du mois de juin… (23/08)

Pour la première fois, Augustine évoque des problèmes cutanés qu’elle fait soigner par un «homme» connu dans la campagne proche pour ses dons de guérisseur, ou de magnétiseur. C’était alors une pratique courante dans les campagnes, et son souhait est de lui présenter Charlotte qui souffre sans doute d’eczéma. Son intention était sans doute d’engager cette petite fille pauvre comme fille de ferme, après accord de sa mère…
Fut-elle engagée ? Nous ne le saurons jamais. Elle n’évoquera que les travaux des jours et les mesures de réquisition de bétail par l’autorité public: les pois sont battus, il y a 14 boisseaux. C’est pas beaucoup mais c’est dans les meilleurs de par chez nous. Nous avons un triste temps, toujours le même, jamais d’eau, tout est brûlé comme si le feu était passé(29/08),
Je reviens d’amener notre jument à la revue et je suis contente de te dire qu’elle est réformée faute de taille. C’est bien dommage, m’ont-ils dit car c’est une belle petite bête… Mais je suis contente, je m’en inquiétais à chaque fois (09/09).

Deux mois après cette dernière carte connue, l’échange de cartes entre Augustine et Joseph bien sûr s’interrompt. L’armistice est signée. A chacun et chacune de se relever de 4 années de cauchemar et de fêter une nouvelle année 1919 avec sa peine ou sa joie au cœur :

31 décembre 1918, carte de voeux de Françoise veuve B. :
Bonne année pour vous, mes chers amis, car après avoir passé de si cruelles années, je pense que vous allez être délivrés de cette barbarie et que vous allez vivre heureux auprès l’un de l’autre et pouvoir vous souhaiter la bonne année de près, le plus près possible.Aujourd’hui vous avez le cœur joyeux tous les deux tandis que moi suis toujours dans la peine. Je pense toujours dans mon mari qui était aimable pour moi et dont aujourd’hui je suis privée.

effervescenceMarché couvert à Saumur  (extrait de carte postale, coll. part.)

Epilogue :
     La chronique des années de guerre se clôt sur cette note tragique. La correspondance entre Joseph et Albertine, et entre Albertine et ses proches, ne pouvait m’en apprendre davantage. J’ai le regret, à ce jour, de ne pouvoir mettre un visage sur leur écriture. La curiosité m’a poussé à retourner sur les lieux où ils ont vécu. Le village de Jumelles (qui a fusionné avec Longué en 1973 pour devenir la commune associée Longué-Jumelles) a conservé sa physionomie calme et discrète dont témoignent les cartes postales des années 1900; avec l’église plantée sur la place centrale et ses rues qui se dispersent vers les campagnes environnantes où prospèrent aujourd’hui de vastes serres de cultures maraîchères.
La consultation des archives municipales et départementales m’a appris qu’Albertine était née Albertine Margas, sœur d’une fratrie de onze enfants, et plusieurs frères et beaux-frères partagèrent le sort de Joseph au front. Ils se sont mariés à Jumelles en 1900 et n’eurent pas d’enfant. J’ai retrouvé la tombe de Joseph, enterré à Jumelles en 1946. Sa chère Albertine est décédée dix-huit ans plus tard, en 1964.

Eros intime : Alméry Lobel-Riche, graveur


Hormis l’Amour et la Beauté

Ce que nous nommons Vérité
n’est qu’une accumulation
d’erreurs.
(inscription dans une gravure d’Alméry Lobel-Riche)   

          J’ai envie de partager le plaisir d’une découverte à laquelle m’a convié un ami bibliophile qui, pour des raisons personnelles, souhaiterait se séparer d’un ouvrage rare, considéré comme pièce maîtresse d’Alméry Lobel-Riche (1880-1950), peintre, graveur et illustrateur, très apprécié des collectionneurs pour son art dévolu à la célébration de la beauté de la Femme et à l’Art d’Aimer.

Arabesques intimes est un recueil de 30 gravures érotiques par Alméry Lobel-Riche, éditeur de l’ouvrage, publié en 1937. Le tirage, sur les presses de l’artiste a été limité à 50 exemplaires.

L’ouvrage, In-folio 39×30 cm comprend 30 planches gravées à l’eau-forte et à la pointe sèche, et un dessin original au crayon noir et sanguine. Les gravures, de dimensions diverses, sont imprimées en noir ou noir/rouge sur papier épais à la forme. Quelques unes sont monogrammées dans la planche. Certaines sont titrées, d’autres sont avec remarques (vignettes) dans la planches, plusieurs rehaussées de crayon ou sanguine.

Dans une préface « Pour qui ? Pourquoi ? », l’artiste affiche un double héritage envers le peintre Forain et le grand sculpteur Rodin qui célébrèrent La Femme ,chacun dans leur art. Il s’agit là de bousculer les codes, hors de toute morale, et magnifier « ces couples humains agglutinés dans le creuset de la douleur, de l’extase, de la diabolique et charnelle volupté… ».

Arabesques intimes 1Alméry LOBEL-RICHE – Arabesques intimes
(g) Eau-forte et pointe sèche rehaussée au crayon et sanguine (1937) (16×23,5cm)

(d) Eau-forte et pointe sèche (1937) (16,5x24cm)

             Une virtuosité du dessin et des techniques de la gravure en creux sont au service du lyrisme du trait qui parcourt ces planches. Une ligne sinueuse, parfois rehaussée au crayon souligne la plasticité des corps et des postures, et si cet élégant classicisme a fait de Lobel-Riche l’un des illustrateurs les plus en vogue des années 30, il n’en demeure pas moins virtuose quand son inspiration emprunte les chemins plus tortueux de la bacchanale monastique (voir gravure ci-dessous). Plusieurs planches d’Arabesques intimes en témoignent, envahies d’une noirceur du trait  (et du grain d’aquatinte) dignes de Goya. Cette variété stylistique et d’inspiration s’explique sans doute par le fait que, de l’aveu même de l’auteur dans sa préface, l’ensemble des images rassemblées dans ce recueil « sont nées, très espacées, dans le courant de toute une vie, feuillet par feuillet, au vol d’une impression, d’un souvenir bien dessiné ». De même, certaines gravures sont signées, ou accompagnées du monogramme de l’artiste au sein de la planche.

Arabesques intimes 2Alméry LOBEL-RICHE – Arabesques intimes
Eau-forte et pointe sèche  (1937) (16x25cm)
Ci-dessous : vignette (taille réelle) dans l’angle inférieur gauche d’une autre planche.

      Une autre caractéristique du style de Lobel-Riche réside dans la tension savamment structurée entre vignette d'arabesques intimesl’ombre et la lumière, laquelle éblouit la sensualité des corps, quand l’ombre, au contraire participe du mystère où se terre l’infinie question du « Pour qui ? » et du « Pourquoi ? »… Dans nombre de ses planches, où sa pensée s’est épanouie dans le lyrisme et l’équilibre formel, l’artiste, prolonge pourtant le discours graphique en  insérant dans l’harmonieuse blancheur du papier de légères figures d’un agile trait de pointe sèche, que l’on pourrait appeler « vignettes », à la manière d’un écrivain souhaitant préciser sa pensée de notes brèves en bas de page. En un geste complice au chant joyeux ou triste du trait qui suggère un infini plaisir au dessin, la main de l’artiste, en touche légère, impressionniste,  ajoute au lyrisme éternel porté par l’image gravée la fugacité d’un quotidien intimiste et sensuel, que témoignent ces figures connues et aimées, étreintes dans le bonheur des jours.

      Une rapide consultation sur le Net atteste que l’œuvre gravé de Lobel-Riche est immense. La ville de Meymac, en Limousin, où il repose et où il avait ses attaches familiales, en garde le souvenir d’un artiste exceptionnel et familier. Il y exerçait surtout ses talents de peintre et de dessinateur en peignant à l’huile sur le motif les environs (*).

Mais il était surtout connu du grand public et des bibliophiles par son talent de graveur, qu’il exerçait à Paris où il avait ses ateliers. Familier de Baudelaire dont il écrivait « « Le poète des Fleurs du Mal est le premier, le plus grand poète de la femme moderne. Beaucoup le chanteront après lui, mais il est resté le Maître et le Modèle. », il illustra plus d’une trentaine d’ouvrages, parmi lesquels Femmes (Paul Verlaine), Le Journal d’une femme de Chambre (Octave  Mirbeau), les Diaboliques (Barbey d’Aurevilly), Chéri (Colette), Salammbô (Flaubert), Rolla (Alfred de Musset), l’Eloge de la Folie (Erasme)  , La Fille aux yeux d’or (Balzac), Poil de Carotte (Jules Renard), La Maison Teillier (Guy de Maupassant), les Luxures (Maurice Rollinat) et bien d’autres grands auteurs…

double page arabesques intimes

Alméry LOBEL-RICHE – Arabesques intimes

(*) J’en remercie le site de la ville de Meyrac, en Limousin, où il repose, et wikipedia pour les renseignements que j’ai pu y trouver.
Pour tout renseignement complémentaire sur ce présent recueil Arabesques intimes d’Alméry Lobel-Riche, que j’ai présenté ici en quelques lignes, je vous invite à me contacter. Je suis aussi intéressé par toute information relative à cet artiste virtuose de la gravure. J’ai lu qu’il était considéré aussi comme peintre orientaliste, ayant séjourné plusieurs mois au Maroc en 1918 / 1919, notamment aux côtés du Maréchal Lyautey dont son château/musée est proche de mon domicile. Il y conserve peut être des œuvres du peintre que j’aurais plaisir à découvrir…